Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VI (suite)




Mais si Jean de Laval n'a pas tué sa femme, pourquoi donna-t-il ses biens au connétable de Montmorency, puisqu'il n'avait pas besoin de sa protection ? Certains historiens prétendent, en effet, que cette donation fut faite au connétable par le baron de Châteaubriant, afin d'éteindre les poursuites qui le menaçaient à cause de la mort de Françoise de Foix, dont on l'accusait. Mais Hévin a fort bien montré que cette assertion est entièrement gratuite ; rien ne prouve qu'on ait poursuivi Jean de Laval, ni pour assassinat, ni pour concussion, quoi qu'on l'ait accusé de ces deux crimes. Les motifs de cette donation, tels qu'ils sont exposés dans les actes publics de 1539, sont, eux seuls, très-plausibles : Jean de Laval, y est-il dit, donnait le tiers de sa fortune à Anne de Montmorency, à cause « de la parenté des deux maisons de Laval et de Montmorency (1) » et de « l'amitié qui unissait le baron et le connétable. » A ces motifs, on eût pu ajouter, sans crainte de se tromper, une troisième et puissante raison : la répulsion que Jean de Laval éprouvait pour ses parents de Bretagne, tous d'ailleurs fort éloignés. Le maréchal de Vieilleville dit bien dans ses Mémoires qu'il y eut encore d'autres motifs mains avouables qui déterminèrent M. de Châteaubriant à donner sa baronnie à Anne de Montmorency ; toutefois, les détails donnés par Vieilleville « établissent seulement l'existence d'un lien secret qui, ajouté aux liens publics qui unissaient le comte et le connétable, ne donne ce pendant pas à la donation de Châteaubriant. le caractère d'un pacte et d'un marché (2). »

Mais en voilà bien assez sur ce sujet ; je crois avoir prouvé par tout ce qui précède que Jean de Laval, détesté des Bretons, qu'il gouvernait trop à la française, mal vu de sa famille qu'il n'aimait pas et qu'il dépouillait, enfin, marié à une femme qu'il maltraitait à cause de ses infidélités, devait nécessairement amonceler sur sa tête de terribles haines. Ses nombreux ennemis profitèrent de tout, de ses fautes politiques comme de ses malheurs domestiques, pour le perdre de réputation. Il ne succomba pas toutefois tant qu'il vécut, et conserva jusqu'au bout l'amitié de son roi ; mais après sa mort, sa mémoire devint la victime de tant de sentiments hostiles, et s'il n'était pas innocent de tout ce qu'on lui imputait, comme il y a lien de le croire, il fut du moins jugé trop sévèrement, et très-probablement même calomnié.

Avec Jean de Laval disparurent les barons de Châteaubriant. Les ducs de Montmorency, puis les princes de Condé, possédèrent bien cette antique seigneurie des Brient jusqu'à la Révolution ; mais c'était là de grands seigneurs français qui résidaient à Versailles ou à Chantilly, et qui s'occupaient peu de leurs terres de Bretagne. Le récit de leur vie appartient d'ailleurs à l'histoire générale de la France, et ce n'est point ici le lieu de rapporter les malheurs du duc de Montmorency ou les exploits guerriers du Grand Condé. Nous terminons toutefois ce chapitre par la liste des derniers seigneurs de Châtieaubriant, depuis la mort de Jean de Laval jusqu'à la Révolution.

Anne de Montmorency, connétable de France, baron de Châteaubriant en 1543, fut tué à la bataille de Saint-Denis en 1567. Son fils Henri I, duc de Montmorency, lui succéda et mourut en 1614. Puis vint Henri II, duc de Montmorency et amiral de France, qui fut décapité en 1632.

La baronnie de Châteaubriant passa, par suite de cette triste fin du duc de Montmorency, dans la maison de Condé, Henri II, prince de Condé, ayant épousé Charlotte de Montmorency. Ce dernier seigneur fut le père de Louis II, prince de Condé, surnommé le Grand Condé, qui fut également baron de Châteaubriant. Ce héros étant mort en 1686, la seigneurie de Châteaubriant demeura entre les mains de ses successeurs, Henri III, mort en 1709, - Louis III, mort en 1710, - Louis IV, mort en 1740, - et enfin Louis V, qui émigra en 1789 (3).

A cette époque de bouleversements terribles, la baronnie de Châteaubriant, vieille de huit siècles, disparut elle-même au milieu du chaos politique ; il ne nous resta plus de nos anciens barons que le souvenir de leurs glorieuses actions et parfois aussi de leurs faiblesses, que semblent nous rappeler encore le donjon et les tours cannelés des Brient, aussi bien que le palais sculpté de Jean de Laval. Leur souvenir ennoblit notre cœur et relève notre âme, en nous montrant la ligne du devoir tracée par Dieu pour les plus grands comme pour les plus petits ; leur château, dernier débris d'une puissance écroulée, réjouit notre œil, qui s'arrête avec plaisir sur sa magnificence architecturale. Tout, en un mot, nous semble cher et nous paraît utile dans cette histoire des seigneurs de Châteaubriant, parce que c'est l'histoire de notre pays et de nos pères, et parce que tout nous y sert d'enseignement pour remplir dignement notre rôle de chrétiens et de Bretons [4].



L'abbé Guillotin de Corson.







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