Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VI (suite)




Mais à côté de ces témoignages flatteurs accordés par la postérité au baron de Châteaubriant, il faut rapporter quelques autres sentiments qui lui sont moins favorables, pour avoir de la sorte un portrait complet de ce seigneur.

Comme homme politique, Jean de Laval ne sut pas se faire aimer de la province qu'il gouverna pendant douze ans. On l'accusa hautement d'être concussionnaire : lorsqu'eut lieu, en 1536, la réformation de la noblesse en Bretagne, on prétend qu'il accepta tellement d'or de certaines familles compromises dans cette affaire, qu'il fut cause que cette réformation fut méprisée plus tard. Lorsque les Etats de Bretagne décidèrent la canalisation de la Vilaine, les deniers recueillis à cet effet restèrent, dit-on, dans la poche du gouverneur. Enfin on alla jusqu'à dire que les belles constructions du château de Châteaubriant étaient payées plutôt par la province, frauduleusement dépouillée, que par Jean de Laval lui-même.

Il doit y avoir de l'exagération dans ces accusations, et il nous semble en trouver la preuve dans le tableau que la reine de Navarre nous fait de la politique du seigneur de Châteaubriant. Ce gouverneur « n'a égard, dit-elle, à complaire à nulluy » pour le service du roi, « dont ceux de la Basse-Bretagne le tiennent pour mauvais Breton, mais pour trop bon Français. » Il était très-naturel d'ailleurs que les Bretons vissent d'un mauvais œil le gouverneur qui avait fait voter aux Etats de Vannes l'union de leur province à la France. Jean de Laval était trop évidemment dévoué à la cause française, il était trop ouvertement le favori de François I, pour pouvoir rester estimable aux yeux d'un peuple qui ne pardonnait même pas à Du Guesclin d'avoir préféré le roi à la Bretagne (1). Le baron de Châteaubriant était trop mauvais Breton/span> et trop bon Français pour être jugé équitablement par ses compatriotes au lendemain des luttes intestines qui avaient amené la Bretagne à se réunir à la France. Je crois que d'après cela, il ne faut pas attacher une importance trop grande aux récriminations des Bretons contre leur gouverneur, tout en louant ceux-ci d'être « gens difficiles à courber sous le despotisme (2). »

Il est beaucoup plus difficile d'excuser Jean de Laval dans sa conduite envers sa femme. Il paraît certain qu'il fut un mari fort dur, qui ne craignait même pas d'employer envers Françoise de Foix de déplorables corrections manuelles ; c'est ce qui ressort de la lettre suivante, adressée en 1521 par la reine de Navarre (alors duchesse d'Alençon) à M. de Montmorency : « ...Je trouve fort estrange que le seigneur de Chasteaubriant use de main mise ; mais c'est pour dire gare à ceux qui lui voudraient faire ung mauvais tour ; au regret de la dame, l'on dict volontiers : tel se mire qui n'est pas beau et tel se baigne qui n'est pas nest ; il y en a icy qui ne feront pas tant de mines, mais sy a-t-il assès de beauté, de grâce et de parole pour donner trente à l'autre et le premier des deux avecques (pour lui rendre trente points et la main) (3). »

Le caractère violent de M. de Châteaubriant et la conduite trop longtemps légère, pour ne pas dire coupable, de sa femme, ont naturellement fait naître dans le peuple cette idée, si profondément encore enracinée de nos jours, que Jean de Laval avait assassiné Françoise de Foix. Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans examiner, au moins brièvement, cette grave question et deux autres opinions qui s'y rattachent.

Parmi les historiens qui ont, en effet, parlé du baron et de la baronne de Châteaubriant, il y a controverse sur trois points : 1° Françoise de Foix fut-elle vraiment la maîtresse de François I ? 2° cette dame fut-elle mise à mort par son mari ? 3° quels motifs portèrent Jean de Laval à donner une partie de ses biens au connétable de Montmorency ? Qu'on nous permette d'examiner en quelques mots cette triple question.

Et d'abord, est-il vrai que Mme de Châteaubriant eut le malheur de consentir à la passion du roi de France et de devenir publiquement sa maîtresse ? Hévin a nié cette assertion avec la plus grande véhémence, mais il faut bien avouer qu'il n'a point apporté de preuves sérieuses contre ce qu'il appelle « une indigne calomnie. » Brantôme et la reine de Navarre, qui devaient bien connaître ce qu'il en était, dénoncent malheureusement cette liaison coupable entre le roi et Françoise de Foix. On peut objecter, il est vrai, que ces deux auteurs n'ont pas grande autorité dans l'histoire ; mais hélas ! en fait de scandales, ils étaient instruits des premiers, et d'ailleurs ces amours sont véritablement restées traditionnelles. On ne peut donc pas, me semble-t-il, laver Françoise de Foix de cette tache, mais l'on peut heureusement croire que cette passion, d'abord très-coupable, se changea plus tard en un sentiment d'amitié plus noble et moins dangereux. Durant les dernières années de sa vie, Mme de Châteaubriant mena, de l'avis de tous, une conduite régulière et tâcha de faire oublier ainsi les fautes de sa jeunesse.

Varillas, dans son Histoire de France, a raconté une vie toute romanesque de Mme de Châteaubriant. Depuis le départ prétendu de cette dame pour la cour, qui est ridicule, jusqu'à sa mort, datée de 1526, qui est une fausseté, tout le récit de cet historien est un long mensonge, rejeté maintenant de tous les gens sérieux ; nous ne nous arrêterons donc pas à réfuter ces contes (4). Mais Varillas, en prétendant que Françoise de Foix fut assassinée par son mari, s'est-il trompé comme sur tout le reste ? Là se trouve une véritable difficulté. Je sais bien qu'il y a une foule de preuves historiques apportées en faveur du baron de Châteaubriant ; nous avons vu nous-même, en parcourant la vie de ce seigneur, l'histoire en main, qu'aucune trace de cet assassinat ne s'y trouve. On peut lire, dans le savant et consciencieux plaidoyer de Pierre Hévin sur cette question, qu'un très-grand nombre de faits prouvent au contraire l'union qui existait entre Jean de Laval et sa femme, après le retour de celle-ci à Châteaubriant. Toutes nos annales sérieuses démentent donc la mort violente de Françoise de Foix ; mais malheureusement pour le seigneur de Châteaubriant, les traditions sont unanimes au contraire pour l'accuser de ce crime. Longtemps avant que parût l'Histoire de Varillas, Jean Le Laboureur avoue que la tradition voulait que le comte de Châteaubriant eût donné ses terres à Montmorency « pour se tirer de la poursuite qu'on faisait contre lui pour la mort de sa femme dont il était accusé (5). » A la même époque, messire Pierre Blays, doyen de Châteaubriant, constatait dans ses propres mémoires les « soupçons de violence » qui avaient accompagné la fin de Françoise de Foix, et dont on conservait toujours souvenir à Châteaubriant même (6). De nos jours, non seulement notre ville, mais encore les environs, sont remplis des lugubres et sanglantes traditions de la mort de Françoise de Foix. A Joué, où Jean de Laval possédait le château de Vioreau, on raconte que la dernière dame du lieu fut assassinée par son mari ; or, personne ne connaît peut-être à Joué Françoise de Foix, qui a cependant été la dernière dame de Vioreau résidant dans le pays (7). Tout s'accorde donc, dans les traditions populaires, pour accuser Jean de Laval du crime d'assassinat.

Mais n'oublions pas ici quels furent, pendant un certain temps, les rapports du seigneur de Châteaubriant avec sa femme. Le Mémoire justificatif du connétable de Montmorency (8), rédigé par M. Séguier, parle « des malheurs qui ont accompagné la vie de M. de Châteaubriant, si connus, dit-il, de toute la France, qu'il est inutile de les rapporter. » Il y est aussi question de la « mésintelligence du mari et de la femme (9). » Nous avons nous-même enfin raconté à quels excès de violences se laissait aller Jean de Laval envers Françoise de Foix. La conduite de ce seigneur dut donc le rendre aussi odieux que malheureux aux yeux de bien des gens. Or, Françoise de Foix ayant succombé à une courte et rapide maladie, il est facile de se figurer les soupçons qui naquirent aussitôt relativement à la mort d'une femme qu'on savait avoir été infidèle à son mari et maltraitée par lui. La tradition, qui seule, à nos yeux, est de quelque valeur contre Jean de Laval, ne prouve donc pas complétement, semble-l-il, l'assassinat dont on accuse ce seigneur, mais elle prouve seulement les fautes du baron et de la baronne de Châteaubriant.







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