Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre IV

Françoise de Dinan

1444-1451.




L'histoire des seigneurs de Châteaubriant offre cette particularité, que plusieurs femmes célèbres y apparaissent à côté des valeureux barons du moyen-âge. Nous avons déjà parlé de Sibylle et de Jeanne de Belleville; nous allons rencontrer maintenant deux dames plus illustres encore, Françoise de Dinan et Françoise de Foix : toutes les deux ont joué un grand rôle dans les affaires de leur temps ; toutes les deux sont assez mal connues, les romanciers s'étant plu à défigurer leur vie. Nous essaierons donc de montrer ces deux femmes sous leur véritable jour, ne consultant que les annales de l'histoire et laissant de côté les ouvrages de fantaisie qu'a inspirés leur renommée. Nous consacrerons deux chapitres à Françoise de Dinan, la plus grande peut-être des baronnes de Châteaubriant, mais dont la vie a été de nos jours dénaturée de la façon la plus complète (1).

Françoise de Dinan, fille unique de Jacques de Dinan, seigneur du Bodister, grand-bouteiller de France, et de Catherine de Rohan, naquit à Dinan, le 20 novembre 1436. Elle était petite-fille de Charles de Dinan, baron de Châteaubriant, et elle fut élevée avec soin par sa mère, qui devint veuve, comme nous l'avons dit précédemment, le 31 avril 1444. Quelques jours plus tard, Françoise perdit également son oncle, le maréchal Bertrand de Dinan, seigneur de Châteaubriant, et réunit alors l'immense fortune de toute la famille de Dinan-Montafilant.

Baronne de Châteaubriant, dame de Candé, Vioreau, les Huguetières, Montafilant, Beaumanoir, le Guildo, la Hardouinaye, Bain et le Bodister, toutes terres seigneuriales très-importantes, décorées de nombreux châteaux, Françoise de Dinan se distingua dès sa jeunesse autant par ses belles qualités naturelles que par ses grandes richesses. « Elle passait, dit Richer dans son Histoire de Bretagne, pour la princesse la plus accomplie de son temps ; » ce fut, au rapport d'autres historiens, « une perle de noblesse, de gentillesse et de savoir (2) ; » aussi fut-elle de très-bonne heure recherchée en mariage par de grands seigneurs.

Elle sortait à peine du berceau lorsque le seigneur du Bodister, son père, la promit à un autre enfant, François de Laval, seigneur du Gâvre, fils aîné de Guy XIV, comte de Laval, et d'Isabeau de Bretagne, qui devint plus tard comte de Laval, sous le nom de Guy XV. Les parents des deux jeunes fiancés espéraient les voir unis lorsqu'ils seraient parvenus à un âge convenable, mais la Providence ne le permit pas, comme nous le verrons dans la suite. A peine le seigneur de Bodister était-il mort, en effet, que Françoise, devenue la plus riche héritière du duché, fut demandée par le prince Gilles de Bretagne, seigneur de Chantocé, fils de Jean V et de Jeanne de France, fille de roi Charles VI, et frère du duc François Ier. La jeune Françoise ne se laissa point éblouir par l'éclat d'une telle alliance qui la pouvait mettre sur les marches du trône de Bretagne. Quoique âgée de huit ans seulement, elle respectait trop la dernière volonté de son père pour vouloir abandonner son fiancé, le seigneur du Gâvre; elle aimait d'ailleurs ce jeune homme, comme elle le prouva plus tard ; elle refusa donc la main de prince Gilles. Ce dernier ne se tint pas pour battu ; il enleva Françoise, la fit conduire au château du Guildo, qu'elle possédait, l'y retint en quelque sorte prisonnière, et attendit ainsi qu'elle atteignît l'âge de contracter mariage, espérant qu'elle consentirait alors à l'épouser (1444) (3).

Il semble presque certain que la mère de la jeune fille était de connivence avec Gilles de Bretagne ; Catherine de Rohan vint habiter le Guildo, flattée sans doute de voir sa fille recherchée par un prince de Bretagne, et pensant que Françoise ne refuserait pas plus tard une telle alliance. Elle ne tarda pas elle-même à se remarier, et épousa Jean d'Albret, vicomte de Tartas, et en eut un fils qui fut le trisaïeul du roi Henri IV. Ce vicomte de Tartas habita également le Guildo, mais sa conduite fut équivoque à l'égard de Gilles de Bretagne.

Pendant que ce jeune prince nourrissait en lui-même de belles espérances par suite de son prochain mariage avec Françoise de Dinan, le projet de cette union lui suscita de grands malheurs et finit par causer sa perte. Quoique ce ne soit point ici le lieu de raconter en détail la lamentable histoire de Gilles de Bretagne, nous devons cependant résumer au moins le récit des infortunes de ce baron de Châteaubriant (4).

Gilles de Bretagne n'avait reçu de son père qu'un très-minime apanage ; aussi réclama-t-il près du duc son frère, mais François I n'écouta point ses plaintes et l'envoya en ambassade près du roi d'Angleterre, Henri VI. Ce dernier accueillit le prince avec la plus grande distinction et le gratifia d'une riche pension. De retour en Bretagne, Gilles renouvela plus fortement ses plaintes et devint plus osé, étant plus puissant ; il venait, en effet, de prendre possession des grands biens de sa future femme, Françoise de Dinan. Dépité de n'obtenir aucune satisfaction du duc François I, Gilles écrivit alors à Henri VI pour réclamer ses bons offices auprès de son frère et en obtenir au besoin qu'il pût servir dans les troupes anglaises employées en Normandie. La lettre du 5 juillet 1445, qui contenait ces demandes, renfermait aussi l'offre de mettre à la disposition du roi d'Angleterre les places que Gilles détenait en Bretagne (5). Cette lettre, tombée entre les mains du duc de Bretagne, le transporta de fureur, et il ne pardonna à son frère qu'aux instantes prières de leur oncle, le connétable de Richemont.

Toutefois, on était trop aigri de part et d'autre pour que cette réconciliation pût être sincère et durable. Gilles avait d'ailleurs des ennemis tout puissants sur l'esprit de son frère. C'était l'évêque Jacques d'Espinay, Jean Hingant, gentilhomme de l'hôtel, que le jeune prince avait maltraité de paroles, et Arthur de Moutauban, favori du duc. Ce dernier avait cru pouvoir épouser Françoise de Dinan ; frustré, par le rapt de Gilles, de l'espoir de mettre la main sur les domaines de cette riche héritière, il n'aspirait qu'à se venger. Gilles de Bretagne aurait pu toutefois dissiper leurs calomnies, s'il eût pu gagner sur lui de demeurer auprès du duc son frère ; mais ne sachant pas dissimuler son ressentiment, il se tenait éloigné de la cour, donnant par là libre carrière à ses ennemis qui ne laissaient passer aucune occasion d'aigrir François I contre lui.

Celle qui leur parut la plus favorable pour le perdre entièrement, fut l'arrivée de quelques archers anglais que Gilles fit venir de Normandie au Guildo pour prendre avec eux le divertissement de tirer à l'arc, qu'il aimait sur tous les autres. Aussitôt, ses ennemis firent entendre au duc, et par lui au roi de France, que Gilles avait déjà garni d'Anglais quelques-unes de ses places voisines de la mer. Ce qui parut d'une conséquence d'autant plus dangereuse, que l'on savait bien qu'Henri VI lui avait offert l'épée de connétable d'Angleterre. Mais Arthur de Montauban se donna bien garde de faire remarquer au duc et au roi que Gilles avait refusé ce dernier honneur, par la seule raison qu'il ne voulait pas faire la guerre au roi de France, son oncle, ce qui le justifiait complètement.

On accumula donc les accusations contre un prince plus étourdi que coupable, pendant le séjour que le duc fit à Chinon, où il était venu rendre hommage à Charles VII.







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