Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Supplément au chapitre II


sur le protestantisme



Malgré tous nos efforts, nous n'avions pu jusqu'ici prendre connaissance des notes manuscrites de feu M. Moisan, curé de Sion. Plus heureux que nous, M. l'abbé Guillotin les ayant eues entre les mains, les a mises à profit, et a su en tirer bon parti pour composer un très-intéressant article sur les seigneurs et la châtellenie de Sion (1). Notre chapitre sur le protestantisme se trouvant déjà imprimé, nous sommes forcés de rejeter à la fin du volume, sous forme de supplément, l’extrait que nous empruntons au travail de notre bienveillant collaborateur.

« C'est en 1642 que fut prêchée à Fougeray la première grande mission, pour ramener à la vérité les pauvres huguenots du pays (2). Deux religieux récollets, les PP. Paulin Guillotin et Dorothée Gubert, accomplirent ce travail et reçurent plusieurs abjurations.

Six ans plus tard eut lieu une conversion qui fit naturellement beaucoup de bruit ; ce fut celle du frère même du seigneur de la Roche-Giffart, Samuel de la Chapelle, seigneur de Careil (paroisse de Guérande), qui se fit oratorien, et devint plus tard prieur de la Chapelle-Glain. Une note du registre paroissial de Saint-Sulpice-des-Landes nous apprend cet événement par ces mots simples, mais touchants : « l'heureuse conversion de M. de Careil, Samuel de la Chapelle, a esté en 1648, environ les festes de Pasques, au moys d'avril, et se rendit aux pères de l'Oratoire à Paris, au même moys. »

Ce retour de Samuel de la Chapelle à la foi catholique ne toucha guères le seigneur de Sion : Henri 1er persévéra dans ses erreurs et reçut bientôt le châtiment de son obstination. S'étant rendu à Paris, il se mêla aux troubles de la Fronde et fut tué le 2 juillet 1652, à la bataille du faubourg Saint-Antoine. « Sur quoi on remarque, observe judicieusement l'historien protestant lui-même, que trois seigneurs de la Roche-Giffart, tous de suite, sont morts de mort violente. La main de Dieu s'étendait, en vérité, bien visiblement sur cette famille ; elle ne sut cependant pas le comprendre, mais s'endurcissant, au contraire, dans le mal, elle continua d'attirer sur elle la colère divine.

Henri II de la Chapelle succéda à son père, en 1652, et se qualifia de marquis de Fougeray, seigneur de la Roche-Giffart et de Sion, baron de la Roche-en-Nort (3), etc. Il épousa Marguerite de la Lande, dite de Machecoul, fille du seigneur de Saffré, dont il n'eut qu'une fille, nommée Anne-Claire, qui s'unit à Claude de Damas, marquis de Thiomges.

Henri II se déshonora de toutes façons : dissipateur, débauché et sacrilège, il fut vraiment la terreur du pays, et l'on demeure stupéfait en songeant aux atrocités demeurées impunies, commises au grand jour par ce seigneur dans notre pieuse Bretagne et sous le règne du tout-puissant Louis XIV. L'histoire de ce seigneur de Sion est une vraie pièce justificative de la fameuse révocation de l'édit de Nantes.

Henri II habitait ordinairement son château de la Roche-Giffart ; il se rappela que ses coreligionnaires, guidés par son aïeul, avaient précédemment pillé à deux reprises le couvent de Saint-Martin-de-Teillay : il ne voulut pas faire moins qu'eux. A la fin de 1660, ou au commencement de 1661, il surprit avec ses huguenots le couvent destitué de tout secours, y fit mettre le feu, et brûla tous les pauvres moines qui s'y étaient renfermés, sauf un seul qui réussit à sortir par une fenêtre ; encore cette malheureuse victime ne put-elle leur échapper. Les furieux saisirent ce religieux, et le firent périr, au milieu d'atroces souffrances, en lui coulant du plomb fondu dans la bouche et dans les oreilles (4).

La colère de ce seigneur, véritable bourreau, n'en demeura pas là : elle se changea en une sorte de démence. Revenu à la Roche, après le massacre de Teillay, Henri de la Chapelle s'attaqua à la chapelle même qu'avaient construite ses ancêtres, en l'honneur de saint Léonard, à la porte de leur château. Il eut l'audace de l'incendier, comme il venait de faire à Saint-Martin.

Enfin, pour mettre le comble à ses horreurs sacrilèges, le marquis de Fougeray envoya son châtelain, ou premier officier de sa maison, piller l'église paroissiale de Sion, et profaner les saintes espèces renfermées dans le tabernacle. A la nouvelle de ce crime abominable, il s'éleva dans tout le pays un cri d'horreur. On retrouva les saintes hosties semées le long du chemin qui conduit de Sion à la Roche-Giffart ; les prêtres de la paroisse, suivis de toute la population, dont la très-grande majorité était catholique, se rendirent processionnellement, un cierge à la main, sur les lieux du sacrilège ; on recueillit pieusement les saintes espèces, à mesure qu'on les aperçut, et l'on éleva une croix à l'endroit où fut relevée la dernière hostie. Ces détails ne nous sont connus que par la tradition populaire, mais nous avons découvert une preuve historique du triple crime d'Henri II de la Chapelle dans un vieux registre de la paroisse de Saint-Sulpice-des-Landes, où se trouve une note ainsi conçue : « le huictième de janvier 1661, les sieur et dame de la Roche, accusez d'avoir bruslé ou faict brusler la chapelle de Sainct-Léonard et le couvent de Saint-Martin, et furent mis en arretz (sic) ; leur chastelain, convaincu du vol et emport du sainct ciboire et du sainct sacrement de Sion, fut bruslé vif. »

Tels étaient dans notre pays les excès criminels des huguenots au XVIIe siècle. Est-il étonnant qu'en face de tels excès on usât parfois de violence à leur égard.

Une autre anecdote, restée profondément gravée dans les souvenirs du peuple, va nous montrer les catholiques de Sion aux prises avec les protestants (5).

C'était un jour de Fête-Dieu, vers 1663 : la procession du Saint- Sacrement sortait de l'église et défilait, traversant la route qui mène à la Roche. Tout-à-coup apparaît le carrosse du marquis de Fougeray, seigneur de Sion. A la vue de la procession, Henri de la Chapelle ordonne à son cocher de passer outre et de traverser les rangs des catholiques ; mais ceux-ci, entendant cette menace, s'arrêtent et se retournent vers le carrosse, barrant le passage aux chevaux avec tout ce qui leur tombe sous la main. Irrité d'une résistance à laquelle il ne s'attendait pas, l'arrogant seigneur réitère ses ordres à son cocher qui, pressé de la sorte par son maître, lance de nouveau ses chevaux ; mais ceux-ci tombent sous les bâtons des catholiques, et le cocher lui-même reçoit une telle grêle de coups qu'il reste mort sur la place. Quant au marquis, il dut se trouver très-heureux d'échapper, par la fuite, à ses vassaux, justement irrités de son impiété (6).

C'était, on le voit, un singulier personnage et un fort méchant homme que ce seigneur de Sion. Il soutint contre les paroissiens de Fougeray un long procès qu'il perdit et qui ébrécha grandement sa fortune. En 1667, il fut forcé de vendre au prince de Condé la forêt de Teillay qu'il ne pouvait payer et dans le même temps se sépara de biens d'avec sa femme. Enfin, il finit par vivre publiquement avec une certaine dame de la Hamelinière, parente de Mme de Sévigné, qui s'en moque agréablement dans ses lettres à sa fille.

Cette conduite adultère et tant de violence sacrilèges devaient attirer tôt ou tard la vengeance du ciel contre ce méchant chef de huguenots. Ce fut la révocation de l'édit de Nantes qui devint son châtiment. S'obstinant de plus en plus dans l'hérésie, ou plutôt dans l'impiété, Henri II de la Chapelle refusa d'abjurer ses erreurs et prit le chemin de l'exil. La tradition raconte que sa femme vint alors le rejoindre et l'accompagna en Hollande, où la mort, croit-on, ne tarda pas à le surprendre.

Finissons en disant comment disparut de la contrée cette hérésie qui troubla si profondément son repos pendant un siècle.

Nous avons vu que, dès 1642, des religieux missionnaires commencèrent à battre en brèche la prétendue réforme dans notre pays. Nos campagnes, qu'avaient voulu pervertir les hérétiques, purent bientôt jouir toutes successivement des bienfaits inappréciables de l'oeuvre des missions. Les évêques eux-mêmes vinrent évangéliser les bourgades de leurs diocèses, et l'on vit Mgr de la Vieuville, évêque de Rennes, et Mgr de Beauvau, évêque de Nantes, recevoir les abjurations des hérétiques, l'un à Bain, en 1665, l'autre à Fougeray, en 1685.

La mission qu'ouvrit en personne Mgr de Beauvau, à Fougeray, eut d'excellents résultats. L'évêque resta près d'un mois à la tête des missionnaires, et laissa son grand-vicaire pour le remplacer à son départ ; aussi presque toute la noblesse du pays, qui avait embrassé le protestantisme, abjura-t-elle promptement ses erreurs.

La mission prêchée à Sion ne fut pas moins heureuse. Le dernier ministre de l'église réformée de Sion, Isaac Forent, avait abandonné son troupeau en 1674, après quelques mois seulement d'exercice. Le départ du seigneur de la Roche-Giffart pour l'exil acheva, en 1685 de ruiner le parti des hérétiques. Aussi les Jésuites, envoyés par Mgr de Nantes à Sion, furent-ils reçus avec bonheur par tous les catholiques. C'étaient les PP. Grout et Paillot qu'accompagnaient deux vicaires-généraux du diocèse, MM. de Lesrat et Poligné. Cette mission dura plus de deux mois, et le nombre des abjurations faites à cette occasion fut tellement grand, qu'il ne resta plus que quelques rares hérétiques dans tout le pays. Ces rétractations, dont nous possédons encore les actes, prouvent bien ce qui a été avancé précédemment, que la noblesse et les officiers des juridictions seigneuriales avec quelques commerçants, avaient seuls embrassé l'erreur.

La dernière abjuration que mentionnent les registres paroissiaux de Sion est celle du sieur Supchault, procureur de la châtellenie de Sion ; elle eut lieu en 1728. C'est aussi vers cette époque que Gédéon du Boays, comte de Méneuf, et Charlotte de Goulaine, sa femme, seigneurs de Sion, rentrèrent dans le giron de l'Eglise. Elevés l'un et l'autre dans l'hérésie, ils abjurèrent leurs erreurs, et s'efforcèrent de réparer par leurs bonnes Suvres le mal et le scandale qu'eux-mêmes et surtout leurs ancêtres avaient causés dans le pays.




Fin






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