Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VII




Depuis plus d'un an, la malheureuse ville de Châteaubriant subissait toutes les calamités d'un siège : sa population, augmentée par moment d'une garnison de plus de 2,000 hommes, éprouvait les horreurs de la famine, les vexations de soldats affamés et des alarmes continuelles. On ne pouvait prévoir la fin de ces tribulations, vu les ressources dont disposaient les royalistes. Qu'on juge avec quel empressement furent accueillies les premières ouvertures de pacification. L'initiative vint, paraît-il, de la part des royalistes. Nous allons mettre les pièces mêmes de la correspondance sous les yeux des lecteurs.

Lettre du Directoire de Châteaubriant au citoyen Martinet, commandant la force armée :


« An III, le 15 ventôse (6 mars 1795).

» Après avoir pris lecture de la lettre qui vous a été écrite par M. de Scepeaux, nous pensons que loin de vous compromettre, il est de votre devoir et de l'intérêt public d'entretenir avec ce chef une correspondance qui pourra faire cesser tous les maux qui affligent notre malheureux pays, quoique les représentants du peuple ne désignent pas votre grade par leur arrêté. Mais le désir d'amener le bien et de faire cesser une division aussi funeste à la République, ne peut être qu'approuvé, de quelque part qu'il vienne, quand bien même on n'obtiendrait pas le succès qu'on a lieu d'espérer. Nous allons entretenir une correspondance avec le nommé Cœur-de-Lion, chef du même parti, qui vient de nous écrire dans le même sens, et qui, peut-être, est le même individu qui vous a écrit. Nous vous ferons part de nos conférences, et nous nous ferons toujours un vrai plaisir de nous concerter avec vous sur tous les moyens qui seront capables de ramener l'ordre et la tranquillité. »

En confondant Terrien, surnommé Cœur-de-Lion, avec M. de Scepeaux, on voit jusqu'à quel point le Directoire connaissait mal les chefs des chouans.

Le même jour donc, sans perdre de temps, le Directoire écrivait à Cœur-de-Lion :

« Nous venons de faire passer au commandant de la force armée la lettre de M. de Scepeaux que vous nous avez adressée avec la vôtre, où vous nous marquez que vous êtes très-surpris que, d'après le traité de paix qui a été signé, nos troupes fassent encore des incursions dans les campagnes. Cette conduite, citoyens, excite amplement notre indignation. Il n'y a pas de moyens que nous n'ayons mis en usage pour arrêter le pillage et tous les excès auxquels se livrent les troupes. Plusieurs fois nous en avons instruit les généraux et les représentants du peuple ; nous les avons même dénoncés au Comité de salut public, comme une des causes qui augmentait le nombre des mécontents et qui propageait la malheureuse division qui existe entre les frères qui doivent se réunir pour faire le bonheur de tous.

» C'est avec le plus grand plaisir que nous acceptons l'entrevue que vous nous proposez. Quelle satisfaction pour nous, si nous pouvons convenir des moyens de faire cesser de part et d'autre les maux qui désolent depuis si longtemps nos malheureuses contrées. Nos démarches seront guidées par la confiance et la franchise, et nous avons tout lieu d'espérer qu'elles seront couronnées du plus heureux succès.

» Notre entrevue aura lieu demain, à la Boule-d'Or, sur les sept heures du soir, si ce lieu vous convient. Nous vous prions d'y prendre avec nous votre part d'un souper frugal. Vous y demanderez, en arrivant, le citoyen Jallot. »

8 mars. - Deux jours après, le Directoire écrivait aux représentants du peuple :

« Nous vous faisons passer la correspondance que nous avons entamée avec les chefs du parti, connus sous le nom de chouans, en exécution de l'arrêté des représentants du peuple Guezno et Guermeur, du 4 pluviôse dernier (24 janvier), dans l'intention de faire cesser tous les maux auxquels notre malheureux pays est en proie depuis si longtemps. Ils nous répondent (les chefs de chouans) qu'ils ne peuvent accepter d'entrevue avant que Jean Legouais soit élargi. C'est un particulier de la commune de Moisdon qui sûrement était un de leurs chefs et qui fut arrêté par un détachement stationnant dans cette commune.

» N'ayant pas le droit de prononcer sur son sort, nous vous prions de vouloir bien nous tracer la marche que nous devons suivre.

» Ils ont, hier, fraternisé avec une douzaine de militaires du cantonnement de Moisdon, qu'ils ont conduits dans leur camp couvert de tentes, situé entre les communes du Grand et du Petit-Auverné, où ils sont au nombre de sept à huit cents. Ils doivent, demain, donner à dîner au commandant de ce poste. Nous en attendons les plus heureux effets.

» Il a paru ici plusieurs proclamations bien propres à rassurer les habitants de nos campagnes et à les tirer de l'incertitude où ils sont sur la soumission de Charrette et autres chefs ; nous vous prions de nous en faire passer des exemplaires afin de les répandre dans les campagnes. »

11 mars. - Autre lettre à M. Cœur-de-Lion.

« Il est étonnant que vous regardiez comme pillage l'achat des fourrages que nous sommes obligés de faire pour la nourriture des bœufs et des chevaux de la cavalerie, ainsi que l'achat de quelques grains pour la subsistance des habitants de la ville qui ne récoltent pas, achats qui se font chez des particuliers qui ont au-delà de leurs besoins. Vous êtes, sans doute, trop humain pour exiger que les habitants de toute une ville périssent de faim. Vous êtes trop raisonnable pour exiger que nous nous compromettions et même que nous nous exposions à être lapidés, en ne procurant pas de pain à ceux que la loi nous oblige d'approvisionner. Cette conduite n'est pas contraire au traité conclu entre Caumartin, Charrette et les représentants du peuple. Il n'existe aucun article qui défende les approvisionnements indispensables, et que nous ménageons le plus possible, puisqu'on ne distribue que deux mesures de blé à chaque famille pour une semaine. Si les militaires se livrent au pillage, en faisant ces approvisionnements, c'est contre notre gré ; plusieurs fois nous en avons porté nos plaintes. - Mais, citoyen, une entrevue mettra sûrement fin à vos plaintes et à des accidents qui ne résultent que du défaut de s'entendre, parce que nous sommes persuadés que vous voulez le bonheur de tous, et que vous vous ferez un plaisir de nous aider dans nos besoins. Vous imiterez Charrette, qui a procuré des approvisionnements à la ville de Nantes. Marquez-nous le lieu et l'heure qui vous conviendront pour notre entrevue.

» La première n'avait pas eu lieu, parce que Cœur-de-Lion et ses amis avaient voulu obtenir, avant tout, l'élargissement de Legouais. Il fallut bien céder. Le Directoire, pour y arriver, commença par s'aboucher avec Tranquille et Laflûte, autres chefs royalistes, et prit une délibération dans laquelle, faisant valoir les avis de la mairie de Moisdon et de Chateaubriant ; considérant aussi que les habitants des campagnes conservent de la défiance sur l'esprit qui anime les autorités, au souvenir des exécutions qui eurent lieu à Châteaubriant au temps de la Terreur, sous Carrier et par ses ordres ; considérant que l'élargissement de Legouais sera un gage de la bonne foi des républicains, auquel les royalistes tiennent beaucoup, le Directoire demande la mise en liberté de cet individu aux représentants du peuple, à Nantes, l'Official et Chaillou. »

Tout nous porte donc à croire que la demande des royalistes fut accordée.

La fin de mars et tout le mois d'avril se passèrent en entreprises et en plaintes réciproques. Des deux côtés, il y avait défaut de bonne foi et partant défiance. Il était évident que pour arriver à une paix solide, il fallait commencer par rendre aux campagnes ce qu'elles appelaient de tous leur vœux, leurs prêtres, leurs églises, le libre exercice de la religion. C'est ce qu'avait compris le jeune général Hoche, chargé de pacifier la Bretagne. La lettre qu'on va lire fut certainement écrite sous son inspiration, d'après les instructions et les ordres qu'il avait envoyés à tous les généraux sous ses ordres.


« 2 germinal an III (23 mars 1795).

» Du quartier général de Nozay, au commandant de la force armée à Châteaubriant (le citoyen Martinet).

» D'après l'instruction du général Kricq, il paraît que le général en chef et le gouvernement même regardent comme le plus sûr moyen d'ordre et de paix qu'on emploie l'intermédiaire des prêtres entre nous, les habitants des campagnes et les chouans . L'ascendant que les ministres de la religion ont pris de tout temps sur nos frères de ces départements peut seul les ramener à la confiance qu'ils avaient perdue . - On dira que Dieu défend le meurtre et le pillage, et le meurtre et le pillage cesseront. Pour intéresser ces ministres à opérer tout le bien qu'il dépend d'eux de faire, il faut des procédés de douceur, d'encouragement et d'humanité ; attacher ces hommes de plus près à la République, qui vient de se déclarer leur mère et leur protectrice, par un nouveau décret en faveur de la pleine liberté des cultes. Il faut respecter l'exercice de la piété et même les anciennes cérémonies du sacerdoce. Si les habitants désirent entendre la messe, pourquoi s'y opposer ? Si vos soldats eux-mêmes désirent participer à ces actes extérieurs, pourquoi leur en ferait-on un crime ? Il est un Être suprême pour tous ; mais chacun l'honore et l'invoque à sa manière. L'un lui consacre un autel dans son cœur, l'invoque et l'honore à sa manière, et l'adore en secret ; l'autre préfère donner aux témoignages de la reconnaissance plus de pompe et de susceptibilité.

» Déclarez donc hautement aux ministres et anciens pasteurs des communes qu'ils pourront reprendre auprès de leurs frères des campagnes leurs premières habitudes ; que les autorités civiles et militaires leur donnent une garantie solennelle, puisque la République la leur confirme par ses lois. Déclarez-leur que je serais content de les voir, et que je les invite à se confier à ma loyauté et à se rendre auprès de mon quartier-général, où ils recevront des instructions et même des secours qui ne les feront pas rougir, parce qu'ils seront offerts et donnés de bien bon cœur.

» Vous voudrez bien faire circuler cette lettre dans les communes de votre arrondissement et en assurer la connaissance et le fruit en me secondant de tout votre pouvoir, en pénétrant vos troupes de ces sentiments de tolérance, de concorde et de fraternité, et ne surveillant par dessus toutes chose à ce qu'aucune action des républicains ne détruise la foi que nous professons dans nos discours.

» Salut et fraternité.

» DRUTZ. »


Cette lettre ne produisit pas tout l'effet qu'on en attendait ; il fallait du temps pour rallier les esprits si profondément divisés. D'ailleurs, les prêtres étaient rares : les uns étaient dans l'exil, les autres avaient péri dans les prisons, dans les noyades ou sur l'échafaud. Cependant, quelques-uns de ceux qui avaient réussi à se dérober aux recherches de leurs ennemis reparurent timidement. Le vénérable M. Lemétayer, curé de Saint-Aubin, vint un des premiers habiter Châteaubriant. Dans le mois de juin, MM. Martin, Fouché, Richard Ch. et Peuriot, diacre, vinrent déclarer qu'ils se soumettaient aux lois de la République, et demandaient à exercer les fonctions du culte catholique dans l'étendue de la commune. Cette ère de liberté ne fut pas de longue durée : le 14 décembre, la municipalité faisait rechercher ces Messieurs pour obéir à une loi nouvelle qui ordonnait l'arrestation de tous les ecclésiastiques sujets à la déportation ou à la réclusion.







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