Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VI (suite)




Il faut convenir que de tels moyens étaient peu propres à soutenir le détestable régime sous lequel gémissaient en secret ceux qui l'avaient acclamé tout d'abord. Le vide se fit promptement dans les rangs du club, au point qu'un des plus ardents s'écriait à la tribune, quelques jours après l'épurement : « Le peu de membres qui assistaient hier à la séance ont vu avec douleur que, dans un moment où les agitateurs travaillent de toutes parts, où les ennemis de la chose publique aiguisent leurs poignards, où les brigands sont à nos portes, le Société fut presque dissoute. Cette insouciance des patriotes dans une position aussi critique est inexcusable. Braves sans-culottes, braves montagnards, rappelez-vous le serment solennel que vous avez fait de vivre libres ou de mourir. Il est gravé dans vos cœurs, et je suis persuadé que vous ne le violerez pas. Oubliez vos plaisirs et venez au sein de cette Société ; venez, dis-je, y faire part de vos lumières, de vos sollicitudes ; concourez avec nous à découvrir les conspirateurs, les traîtres, ceux qui, par leurs machinations diaboliques, cherchent à nous asservir sous leur joug despotique. Je vous invite donc, citoyens, à assister plus fréquemment aux séances, afin qu'il ne soit pas dit que le club de Châteaubriant s'est dissous deux fois, dans le temps où les patriotes doivent se resserrer pour étouffer l'aristocratie. Pour stimuler les tièdes, je propose qu'on fasse l'appel nominal deux fois par décade. »

Le dernier jour de l'année républicaine, cinquième jour des sans-culottides de l'an II, le corps municipal fit célébrer une petite fête dans le temple de l'Être suprême ; on y chanta des airs patriotiques, on y lut des bulletins des lois. Puis, on procéda, sur la place de la Liberté, au brûlement des lettres de noblesse et titres féodaux trouvés dernièrement dans la maison de M. Duhamel de la Bothelière (1), ainsi que d'autres anciens registres féodaux pris au greffe du tribunal. On en fit un feu de joie, autour duquel on dansa la Carmagnole.

21 octobre 1794. - Le mois suivant fut solennisé la fête des Victoires. Les branches de chêne y étaient surtout en honneur. Nous n'en redirons pas les fastidieux détails : discours, danses autour de la statue de la Raison, feu de joie ; en un mot, la répétition de la fête du 9 juin. Dans ce plan, tracé par les commissaires de la Société populaire, on devait illuminer ; mais le bois était rare et la chandelle aussi ; ces deux articles furent supprimés par économie.

8 janvier 1795. - Ces excitations à l'enthousiasme, ces manifestations décrétées par un pouvoir odieux, ne provoquaient que l'éloignement et le dégoût. La Société populaire était tombée dans un discrédit dont elle ne pouvait se relever. Elle ne pouvait délibérer, vu le petit nombre de membres qui assistaient aux séances. Quelqu'un l'attribua au défaut de feu, et on décréta l'achat d'un poêle ! - C'étaient les cœurs qu'il fallait réchauffer ; mais tous les cœurs étaient glacés.

17 mars. - Le cri de vive la Montagne avait cessé d'être répété au commencement des séances. Un membre fit observer que la Convention avait ordonné la démolition de tous les édifices élevés sous le nom de montagnes (2) et proscrit cette dénomination colossale qui se lisait néanmoins encore au-dessus du siège du président ; il demanda qu'elle fut effacée. La Société fit droit à cette motion, et de plus, arrêta de faire effacer le mot de Montagne-sur-Chère, qui se trouvait dans la légende et qui n'a jamais été le nom de la commune de Châteaubriant.

22 mars. - Bientôt un membre dit que le bonnet rouge, image chérie des terroristes et des égorgeurs, ne devait plus souiller la vue d'une société dont les principes ont toujours été l'humanité et la justice ; que déjà plusieurs sociétés l'avaient proscrit. Il demande que l'on remplace par les couleurs nationales la couleur de sang, dont est peint le bonnet de la liberté, placé dans la salle des séances. A l'instant, on décroche la hideuse coiffure qui surmonte le drapeau et on la foule aux pieds, aux cris et aux applaudissements de tous les assistants. - Ne dirait-on pas un peuple d'enfants ?

A la suite de la devise : liberté, égalité et fraternité, se lisaient ces mots : ou la mort ; un membre observe que ces mots signifient : pense comme moi ou je te tue. La Convention ayant mis toutes les vertus à l'ordre du jour, et les représentants du peuple n'employant pas ces expressions adoptées par le buveurs de sang, il propose de les effacer du tableau placé au-dessus de la tête du président. - Adopté.

Qui pouvait donc porter ces caméléons politiques à briser si vite leurs idoles ? Quelle pouvait être la cause d'un retour si subit à des sentiments plus humains ? On a dû le deviner : Robespierre était tombé ; un long cri de joie, mais d'une joie contenue, avait salué la chute du monstre et de son gouvernement. Les prisons ouvertes avaient rendu à la liberté une foule de citoyens que leurs familles croyaient perdus ou ne revoir jamais. M. Bain de la Coquerie et sa fille, détenus à Rennes, rentrèrent à Châteaubriant. Les honnêtes gens commencèrent à respirer et crurent à des jours meilleurs. Ils comprirent que si le commandement était retiré des mains qui en avaient abusé, le principal moyen de désordre et d'intimidation serait supprimé. Il fallait donc obtenir cette mesure du représentant du peuple à Nantes. On savait que ces fonctionnaires se laissaient plus facilement toucher par les femmes ; on chercha celles que l'on pourrait députer au successeur de Carrier.

L'année précédente, Mlle Guyonne Thuillier de la Coquerie avait eu bien de la peine à se défendre de l'infâme honneur qu'on voulait faire à sa beauté, en lui demandant de représenter la déesse Raison ; mais, cette fois, elle consentit à accepter la pénible mission dont on voulait la charger, pourvu qu'une autre femme voulût bien l'accompagner. Mlle Catherine Bain, sa cousine, depuis Mme Connesson, se dévoua, et toutes deux, vêtues de leurs plus beaux atours, robes détroussées, présentèrent leur requête au représentant. La compagne de Mlle Thuillier était d'un caractère plus entreprenant et plus énergique ; on racontait que, pendant qu'elle était en prison, elle avait brodé un drapeau semé de fleurs de lys, destiné aux braves défenseurs de la royauté, et que, pour le dérober aux regards soupçonneux des soldats et des geôliers, elle s'en était enveloppée comme d'un jupon et, par ce stratagème, avait réussi à tromper leur vigilance. Ce fut elle qui porta la parole ; mais la beauté et l'émotion de la première produisirent beaucoup plus d'effet que l'éloquence et la vivacité de la seconde. Cette entreprise hardie, et qui est demeurée presque toujours ignorée, eut un plein succès (3). Quelques jours après, on apprit que les trois citoyens les plus redoutés, les Carrier de la Cité, parmi lesquels figurait Vannier, l'ex-vicaire constitutionnel, dénoncés près des représentants du peuple, avaient été saisis et envoyés dans les prisons de Nantes, comme coupables de pillages, fusillades et autres actes arbitraires. Leurs femmes s'adressèrent à la Société populaire pour leur délivrer des certificats de patriotisme, de probité et de soumission aux lois, afin d'obtenir leur liberté. Mais, en même temps, arrivait une lettre adressée à la Société et aux corps administratifs, en date du 26 mars 1795, signée : Cœur-de-Lion, commandant ; Rossignol, capitaine ; Léopard, adjudant-major, portant que la détention des sieurs X, Y et Vannier est une justice, parce qu'ils sont les auteurs de beaucoup d'atrocités qui ont désolé la ville et le district de Châteaubriant ; que si on demande leur mise en liberté, ce sera le signal de la guerre ; qu'ils rompront le traité (4) et se porteront à tous les excès. Personne, dans la Société ni dans la municipalité, ne voulut se charger de donner ce certificat. L'affaire en demeura là pour le moment et n'eut pas de suites sérieuses, puisque, plus tard, les trois inculpés furent mis en liberté.

12 mai. - Depuis ce moment, on peut dire que la Société avait cessé d'exister. Phelippe, l'ex-curé de Saint-Vincent, en était le président et le secrétaire : tout se bornait à la lecture des bulletins de la Convention, faite devant quelques militaires de la garnison.

Enfin, un décret de la Convention anéantit ces sociétés dans toute l'étendue de la République. Les registres, papiers et ustensiles furent portés au secrétariat de la municipalité. La dernière séance eut lieu le 21 juillet 1795. - La Société populaire de Châteaubriant avait existé trois ans, avec une interruption de neuf mois.







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