Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre II

19 janvier 1791.




La fin de cette année et le commencement de la suivante furent marqués par un incident dont la portée ne peut échapper au lecteur.

Le 19 janvier était le terme assigné à la municipalité pour faire prêter le serment à tous les ecclésiastiques. Cette cérémonie sacrilège devait s'accomplir dans l'église paroissiale, en présence du Conseil général de la commune et des fidèles. En voici la formule : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m'est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »

On vit tout-à-coup plusieurs officiers municipaux donner leur démission, les quatre assesseurs du juge de paix refuser d'assister à ses séances, et le Conseil de la commune et les électeurs faire la sourde oreille à l'invitation qui leur est faite de venir nommer trois officiers municipaux.

23 janvier 1791. – L'assemblée, fixée d'abord à neuf heures du matin, est renvoyée à deux heures : mais, à cinq heures, dix électeurs seulement, sur 410 inscrits, avaient paru. Le conseil municipal se retire, avouant dans son procès-verbal que c'était la promulgation du décret du 27 novembre, faite ce jour-là même, qui avait énervé le zèle des citoyens et alarmé toutes les consciences. Ce décret, c'était la fameuse Constitution civile du clergé, d'après laquelle tout évêque ou curé qui n'aurait pas prêté serment, devait cesser ses fonctions ou être poursuivi comme rebelle à la loi.

C'était le signal de la persécution. L'effet en fut terrible : il attéra toutes les âmes honnêtes, et jeta le découragement parmi les citoyens de toutes les classes. Ces démissions, cette abstention étaient une éclatante protestation de tout ce que la ville et la paroisse avaient de plus éclairé contre l'impiété qui avait dicté ce malheureux décret. A partir de ce jour, la lutte est ouverte entre le vrai peuple, le peuple qui est attaché à son pays, à son foyer, à sa religion, et les démagogues-sans-culotte, qui veulent lui arracher ses prêtres et ses autels.

Bientôt le mécontentement général se traduit de différentes manières : les affiches portant les décrets et les nouvelles sont déchirées ; les ouvriers, au nombre de 115, employés à combler et à curer la douve, depuis la Porte-Neuve jusqu'à l'Eperon, se mutinent et s'en vont, sans en avoir reçu l'ordre, aplanir la butte Saint-Michel et combler les douves du château. Le maire, qui va leur enjoindre de reprendre le travail, est insulté. Il réunit le conseil de la commune, et à leur tête revient inviter les ouvriers à retourner achever le travail de la Porte-Neuve, le lieu où ils travaillaient présentement étant une propriété particulière, sous la garde de la nation. Mais ces hommes égarés lui répondent qu'il leur faut du pain ; qu'il y a de l'argent en ville ; qu'ils continueront leur travail et trouveront bien le moyen de s'en faire payer.

21 mars. - Dans le mois suivant, nouvelle émeute. Armés de leurs pioches et pelles, les ouvriers se transportent au château, et s'adressant à M. Jousselin, le somment de leur donner de l'argent et du travail.

Ces procédés violents faisaient craindre pour la tranquillité publique et pour la sûreté des propriétés et des personnes ; disons-le, à sa louange, le conseil municipal ne faillit point à son devoir ; il ne craignit point d'aller en corps, porter des paroles de paix à ces hommes, qui assurèrent qu'en cette occasion ils avaient obéi à une voix qui les avait trompés, et qu'à l'avenir, ils ne se livreraient à aucune violence.

Depuis la nouvelle administration, l'hôpital se trouve dans la plus grande détresse ; plus de quêtes, plus d'aumône.

La ville et la paroisse sont partagées en sept sections ; les deux sections de la ville se nomment l'Union et la Liberté.

Pour remplacer les officiers municipaux démissionnaires, le département déclare qu'il faut appeler les premiers notables aux délibérations, sans avoir recours à l'élection. On coupait au plus court.

3 mars 1791. - Il ne faut pas passer sous silence la nuit du 3 mars ; triste affaire, équipée impardonnable, qui a accusé trop de légèreté de la part de ceux qui en furent les auteurs, et qui faillit coûter la vie à plusieurs d'entr'eux. L'on était en un temps de disette et d'effervescence populaire ; la fermentation était dans tous les esprits ; les vainqueurs cherchaient à assurer leur victoire ; les vaincus épiaient le moment de la ressaisir ; une étincelle pouvait amener une collision sérieuse. Ces réflexions, paraît-il, ne furent faites par personne (1).

Un certain nombre de nobles et autres personnes attachées à la monarchie, qui ne se doutaient guère assurément qu'elles étaient sur le bord d'un abîme, avaient arrêté depuis longtemps que le soir du 3 mars, il y aurait bal chez M. Bancelin, lequel bal serait précédé d'un pique-nique, sorte de repas sans apprêt, où chaque convive apporte son plat et son écot. Les patriotes, ainsi avertis, et soupçonnant toujours des complots aristocratiques, donnèrent l'éveil aux frères et amis de La Guerche et de Martigné, et pour plus de sûreté, la garde nationale de Châteaubriant fut mise en activité pour ce jour. C'était trop de précautions ; et au lieu de dire, avec les apologistes de la municipalité, que les effets en prouvèrent la nécessité, il serait plus juste de convenir qu'elles furent l'unique cause du mal.

Pour mieux comprendre ce qui va suivre, disons que la maison qui servait d'Hôtel-de-Ville avait la façade sur la place Saint-Nicolas. On y entrait par un portail où furent placées deux sentinelles, qui devaient refuser l'entré à quiconque ne porterait pas la cocarde patriotique. Derrière l'Hôtel-de-Ville venait la maison Bancelin, à la suite de laquelle était un jardin joignant le mur de ville, et où la municipalité avait droit de passage. Enfin, dans ce mur existait une porte ouvrant sur la place Neuve ; une autre sentinelle avait été placée à cette porte pour surveiller les suspects. Il faut avouer que déjà ces procédés étaient irritants.

Néanmoins, les convives arrivèrent, et la maison Bancelin se remplit d'une quarantaine de personnes, parmi lesquelles vingt-cinq dames des plus qualifiées (2) et des enfants. Ces circonstances ne devaient pas donner, ce semble, à l'assemblée, l'air d'une conjuration ou d'une insurrection.

Des deux côtés, on observait de près ; le domestique de M. de la Bothelière, voulant passer sans cocarde, est arrêté par les sentinelles du portail. Le maître accourt et insiste pour qu'on laisse le domestique faire son service ; nouveau refus. Alors, M. de la Bothelière met son chapeau décoré d'une cocarde sur la tête du domestique, en disant : il entrera, et, en effet, le domestique passa.







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