Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre II (suite)




Vers neuf heures du soir, un officier de la garde nationale survient et entre dans le jardin attenant à la salle de bal, sous prétexte d'inspecter la sentinelle. Il trouve MM. Bancelin et de la Porte qui adressaient la parole à la sentinelle. « Vous aurez grand froid cette nuit, mon ami, lui dit M . de la Porte. » « Monsieur, répond la sentinelle, c'est ma consigne ». Entendant cette dernière parole, l'officier dont nous venons de parler demande à M. de la Porte pourquoi il questionne une sentinelle. « Monsieur ne m'a pas interrogé, répond celui-ci ». Cependant, l'officier tenait déjà au collet M. de la Porte, et ayant tiré son sabre, il allait l'en frapper, lorsque M. Bancelin l'arrête en lui disant : « De grâce, Monsieur, n'assassinez pas un homme sans armes. » Et, apercevant derrière lui un autre garde national, il le prie de l'aider à arrêter ce furieux. A l'instant, cet homme tire d'une enveloppe deux pistolets, et les lui mettant sous la gorge : « Tiens, b…, voilà la réponse ! » M. Bancelin détourne les coups de la main, et saisissant son compagnon, il l'entraîne vers la salle de bal, dont la porte vitrée se trouve fermée. C'est alors que M. de la Porte reçoit un coup de sabre qui lui fait une profonde blessure à la tête et une autre plus légère dans le dos. Enfin, tous deux parviennent à entrer et à se soustraire aux coups que cherchent à leur porter leurs agresseurs. Alors l'officier demande à entrer pour avoir une explication, et on se disposait à lui ouvrir, quand on s'aperçoit que beaucoup de gardes nationaux, accourus au bruit, voulaient forcer la porte et faire irruption dans les appartements, avec les propos les moins rassurants. Comme ceux du dedans s'efforçaient de fermer cette porte, les autres passèrent leurs sabres et leurs baïonnettes à travers l'ouverture et les carreaux de vitre ; M. Hochedé cadet en fut atteint au ventre et M. Le Pays à la main. Presque en même temps partirent trois ou quatre coups de fusil qui atteignirent M. de Lavaux, qui eut le bras percé d'une balle (1). Qu'on se figure, si on le peut, le tumulte et la désolation qui remplirent cette salle, décorée pour une fête ! – Des cris déchirants se font entendre, le sang coule ; les robes blanches des dames en sont rougies. Les uns fuient en passant par des fenêtres dont ils font sauter les grilles ; les blessés sont dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants, occupés à les panser ; d'autres montent à l'étage supérieur et crient par les fenêtres : « Grâce, Messieurs, nous n'avons pas d'armes, nous avons besoin de secours »… La confusion était à son comble. Cependant, l'imprudent officier comprit toute la gravité de la position dont il était en partie l'auteur ; accompagné du brigadier de gendarmerie, il se place devant la porte de la salle, au moment où tout le poste de la mairie accourait avec fureur, et s'oppose à l'irruption des appartements.

Toute cette scène s'était passée dans l'espace de quelques minutes et tout était su au dehors. Le tocsin sonnait, la générale battait, les officiers municipaux ayant le maire à leur tête arrivaient, et la garde nationale réunie entourait la maison où venait de se passer un si tragique événement. La multitude, si facile à émouvoir et à égarer, criait de tous côtés : en prison, en prison les aristocrates ! Le maire saisit cette idée, comme le plus sûr moyen de sauver tout ce monde de la fureur populaire ; il déclara tous les hommes présents prisonniers, et les fit conduire à la maison d'arrêt sous bonne escorte. C'étaient MM. Bancelin, de Castellan, Duhamel de la Bothelière, Le Pays, Hochedé, Dupin de la Ferrière, Bain père et fils, Dufresne de Virel et Ponce, maître de danse. Les fugitifs étaient MM. Gardin de Classé, les Duhamel frères et Hochedé de la Guémerais. Le maire prit soin de faire reconduire chez elles les dames, en les faisant accompagner par des hommes armés qui les garantirent de toute insulte.

Les prisonniers n'étaient pas sans crainte sur l'issue du procès qui allait s'ouvrir contre eux. Pour échapper à ce danger, M. Bancelin écrivit à son frère, trésorier au district de Segré, pour lui faire savoir la fâcheuse position où il se trouvait, et lui demander de le tirer d'embarras. Celui-ci réussit à intéresser M. Charlery, administrateur du directoire de ce district, en faveur de son frère et de ses compagnons d'infortune. M. Charlery s'empressa de venir à Châteaubriant, et après des pourparlers actifs avec la municipalité et la garde nationale, fort comprise en cette affaire, il vint à bout d'arranger une transaction. On reconnut de part et d'autre qu'il y avait eu malentendu ; les poursuites furent abandonnées et les prisonniers rendus à la liberté.

6 mars 1791. – Quelque temps après, il circula dans toutes les provinces environnantes un écrit anonyme dans lequel les faits étaient présentés tout autrement que dans le procès-verbal de la municipalité et de la garde nationale. Ces dernières, à ce qu'il paraît, y étaient fort maltraitées. Le procureur de la commune dénonça la pièce anonyme à la municipalité, qui la condamna à être brûlée en place publique, par la main du bourreau. Nous avons tout lieu de croire que cette pièce, sans doute écrite par une des victimes de l'odieux attentat du 3 mars, n'est autre que la relation insérée dans le Journal de la Société des amis de la Constitution (2). Mais quelque violente qu'on la suppose, elle est loin d'égaler les injures et les violences de langage, dont le procureur émailla le réquisitoire qu'il fit imprimer pour venger ses amis politiques.

Nous avons cherché à dire la vérité ; cependant il faut avouer que dans ce conflit d'opinions, il n'est pas facile de faire à chacun la part des torts et la responsabilité qui lui revient. Si d'un côté, il y eut légèreté et imprudence, on ne peut s'empêcher de reconnaître que, de l'autre, il y eut un emportement et des violences sans causes, qui feraient croire à une préméditation bien coupable.

Reprenons le cours des événements qui se précipitent rapides, inattendus.

3 avril. – On procède à la nomination des curés qui devaient remplacer ceux qui avaient refusé le serment. Les électeurs s'assemblent dans l'église de Béré ; mais il paraît que l'on craignait pour la tranquillité publique et la sûreté des électeurs, car la garde nationale et la gendarmerie furent mises, ce jour, en activité.

15 avril. – La mort de Mirabeau trouva ici des cœurs sensibles et un panégyriste enthousiaste :

« Unissons nos fraternelles larmes à celles de tous les vrais Français, à celles des vrais amis de la Constitution, s'écrie-t-il, au milieu des douze municipaux. Pleurons un ami de l'humanité, un zélé défenseur du peuple, un des plus chauds restaurateurs de la liberté ! Il n'est plus, ce génie sublime, cet orateur aussi véhément que persuasif, qui à la mâle et majestueuse éloquence, joignait le patriotisme le plus pur. Riquetti de Mirabeau a fermé les yeux à la lumière ! Une mort prématurée, en l'enlevant à notre espoir, nous a ravi une des plus fermes colonnes de la Constitution. Nos larmes peuvent-elles tarir, quand nous considérons que notre perte est des plus désastreuses ?

» Mais, Messieurs, en admirant les rares qualités d'un infatigable législateur, ne perdons pas courage. Que son esprit vive en nous ; qu'il nous anime, et s'il n'est plus un Honoré Mirabeau, du moins, comme lui, vouons aux factieux, aux ennemis du bien public, la haine la plus implacable. Comme lui secouons le joug des préjugés ! Comme lui, ne respirons que pour la liberté, que pour chérir la Constitution !

» En reconnaissance des belles actions de ce grand homme, manifestons nos sincères regrets. Honorons la mémoire de ce zélé patriote, que l'ancienne Rome, dans le temps de sa plus grande splendeur, n'eut pas balancé de mettre au rang des immortels.

» Je requiers qu'en mémoire des grands services rendus à la patrie par Honoré de Mirabeau, les membres du Conseil général de la commune portent le deuil pendant huit jours, et que tous les bons citoyens de cette ville soient invités à le prendre le même jour et pendant autant de temps. »

C'est ainsi que la province singeait la capitale, et que la Révolution, avec ses instincts de tigre, décrétait le deuil et les larmes.

O imitatores, servum pecus ! (Hor.) (3).

19 avril. - Insurrection des paysans pendant le marché, contre ceux qui veulent les forcer de recevoir des assignats. Ils se ruent contre les gendarmes et frappent le maire lui-même ; la garde nationale est obligée de venir prêter main-forte à l'autorité méconnue.

Le 20 juin avait lieu la fuite du roi et de sa famille. Elle fut fatale à ses amis. L'ordre est aussitôt donné, dans toutes les villes, de faire des perquisitions pour s'assurer s'il n'y avait pas des dépôts d'armes, de mettre les caisse publiques en sûreté, d'instruire les municipalités de cette fuite, de ranimer les amis de la Constitution, de surveiller avec le plus grand soin les suspects, enfin de s'assurer des personnes qui se déclarent ouvertement contre le gouvernement.







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