Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre I

1788.




Ce n'est pas sans craintes que nous entreprenons de retracer le tableau de cette lamentable époque qui divisa la France en deux parts, les victimes et les bourreaux ; temps de délire qui commença par l'enthousiasme, s'éleva jusqu'aux fureurs les plus sanguinaires et finit par le despotisme militaire. Ce n'est pas sans émotions que nous avons feuilleté les volumineuses annales qui nous ont servi à composer cette partie de l'histoire de l'humble cité castrobriantaise. Ce n'est pas sans tristesse que nous avons vu ses institutions séculaires disparaître en quelques jours, ses temples antiques dépouillés et souillés, ses prêtres exilés, ses paisibles citoyens s'exterminer entre eux, leurs corps abandonnés presque sans sépulture, et les ossements, jusque-là respectés des générations éteintes, profanés et arrachés au repos de leurs tombeaux.

Nous avons vécu au milieu de ces ruines amoncelées par les passions humaines ; nous avons erré sur ces débris, aujourd'hui à peine reconnaissables, et nous nous sommes senti pris d'une profonde pitié pour le hommes faibles ou méchants qui en furent les auteurs. - Depuis plus de vingt ans, nous coudoyons les enfants de ceux qui furent témoins, acteurs peut-être dans ces luttes fratricides : la concorde, l'amitié même unit les uns et les autres ; Dieu et le temps ont cicatrisé les plaies de ces jours malheureux ; loin de nous, ministre d'une religion de pardon et d'amour, la pensée de vouloir les rouvrir ! Si le récit des faits que nous allons narrer provoque en quelques lecteurs l'étonnement on l'indignation, qu'ils mettent la main sur leurs cœurs d'hommes, et ils se sentiront plus indulgents pour d'autres hommes qui, en des temps d'ordre et de paix, eussent été les plus honnêtes et les plus paisibles des citoyens. Nous déclarons donc que nous ne nous attacherons qu'aux faits en eux-mêmes, et que nous ne nous départirons jamais des règles de réserve et de respect que nous imposent plus qu'à tout autre la charité du chrétien et l'honnêteté du citoyen.

Mais ces faits, nous croyons qu'il est de notre devoir de les révéler ; ils appartiennent à l'histoire, et l'histoire a mission de les redire à l'âge présent et aux générations futures, pour les mettre en garde, s'il se peut, contre le retour de ces jours de vertige et d'horreurs que tout Français doit vouer aux malédictions du ciel et de la terre.

Cet épouvantable drame d'une nation qui se déchire elle-même, qui dévore ses propres enfants, qui entasse ruines sur ruines pour faire oublier son passé, qui se renie et se débaptise dans des flots de sang, fut le résultat de causes multiples et lointaines qu'il ne nous appartient pas de développer, parce qu'elles appartiennent à l'histoire générale. Ce qu'il est plus intéressant de savoir, ce sont les causes locales qui firent accueillir avec une si grande faveur, disons mieux, avec une sorte de fureur, les idées nouvelles et les espérances de réformes sollicitées depuis de si longues années.

La première de ces causes fut l'élévation excessive de l'impôt appelé capitation. A partir de l'année 1730, nous voyons la communauté de ville charger les députés, qu'elle envoyait tous les deux ans aux Etats de la province, de demander une réduction. La ville de Châteaubriant se plaignait d'être capitée au double des autres villes ; ce qui était vrai pour deux raisons : d'abord, à cause de son privilège d'exemption de 34 feux dont on ne lui tenait pas compte ; ensuite, à cause du nombre toujours croissant des nobles et des privilégiés que renfermait la paroisse. D'où il arrivait que les bourgeois et le petit peuple portaient seuls cet impôt, que son élévation progressive rendait de plus en plus odieux et intolérable.

Ainsi, dans la répartition des 140,000 livres imposées à la province, le premier ordre de l'Etat ne figurait que pour la minime somme de 102,000 livres ; ce qui n'empêchait pas les corvées d'aller leur train. A chaque tenue des Etats, les députés renouvelaient leurs plaintes, mais presque toujours sans succès.

Une seconde cause de l'irritation populaire fur l'arrogante conduite de quelques seigneurs, dans l'exercice de leurs droits et le maintien de leurs privilèges. Depuis l'institution de la communauté de ville, nous avons vu maintes fois les bourgeois aux prises avec les officiers de la jurisdiction seigneuriale. Qu'on se rappelle les scènes tumultueuses à l'occasion de la plantation du papegault, les violences exercées sur le banc municipal qu'on conduisait à l'église paroissiale, les avanies faites à la communauté, chassée de l'auditoire et forcée de délibérer sur le pavé…. les procès-verbaux dressés contre le maire dans l'église même de la Trinité, pendant une cérémonie religieuse….. et bien d'autres griefs qu'il serait trop long d'énumérer. Je ne parle pas de la dureté de certains seigneurs à l'égard de leurs vassaux, de cette multitude de procureurs et d'agents secondaires qui suçaient les sueurs et le sang du petit peuple. - Ces causes locales, qui avaient créé entre les puissants et les faibles une haine que le temps n'avait fait qu'envenimer, s'étaient encore fortifiées par des événements plus considérables et d'un intérêt plus général, quoique toujours patriotique.

La suppression et l'exil des parlements, par exemple, avaient eu un immense retentissement dans toute la province de Bretagne, et Châteaubriant n'était point resté étranger aux troubles qui s'étaient produits à cette occasion. Malgré les fautes et les empiétements orgueilleux qu'on avait à reprocher aux parlements, il se fit de toutes parts une réaction en leur faveur, surtout dans la Bretagne, si jalouse de ses franchises, si fière de ses Etats et de son gouvernement pour le roi. Notre ville, à l'exemple de plusieurs autres, avait envoyé des députés à Rennes, pour féliciter les magistrats rappelés et solliciter le retour des procureurs généraux et autres, exilés ou emprisonnés. La députation était composée de messieurs Luette de la Pilorgerie, Rabu de la Touardière, Guérin, Barbarin et Piffart, qui rendirent compte à la communauté du bon accueil fait à leurs compliments.

L'année 1788 arriva, chargée de nuages qui devaient enfanter des tempêtes. Tous les esprits étaient inquiets, impatients, irrités ; la révolution était dans les têtes ; elle en sortit, comme Minerve du cerveau de Jupiter, armée de pied en cape.

Ouvrons les registres des délibérations de la commune, au 16 juillet ; nous y lisons cette protestation, qui est comme la préface du nouvel ordre de choses dans lequel nous entrons :

« Les malheurs de la nation et de la province, s'écrie-t-on dans cette assemblée, exigent les réclamations de tous les corps. - La communauté, partageant la crainte et les alarmes générales, consternées des innovations dangereuses que des personnes mal intentionnées veulent introduire pour bouleverser les lois constitutives de l'Etat, anéantir les privilèges de la province, violer les conventions les plus solennelles et les droits sacrés de la propriété, croit devoir rompre le silence et réunir ses protestations à celles de tous les ordres. 

» Connaissant les heureuses qualités du monarque, sa bonté, sa bienfaisance, sa justice, son amour pour les peuples, la communauté n'a point encore perdu l'espérance de voir rétablir le calme et l'ancienne constitution de la monarchie. Elle se persuade que le roi, instruit des injustices que l'on continue d'effectuer sous son nom et à l'abri de son autorité, va s'empresser d'en arrêter les effets trop funestes, et surtout d'effacer jusqu'à l'idée d'un tribunal auquel serait soumis le sort des provinces dont les besoins lui seraient inconnus ; tribunal capable de jeter dans le plus fâcheux découragement et d'éteindre l'enthousiasme français, qui, dans des temps critiques et désastreux, a produit des actes surprenants de dévouement et d'héroïsme pour le salut de la patrie.

» Par ces considérations, la communauté proteste contre tous les édits promulgués et militairement enregistrés dans les cours souveraines, comme tendant à détruire les lois du royaume, déclare ne pouvoir les suivre ni les adopter, comme étant contraires aux droits, franchises et libertés de la province de Bretagne ; supplie très-humblement Sa Majesté de les retirer, et faire cesser la consternation et les calamités publiques ; déclare, de plus, donner pleins pouvoirs à messieurs les députés choisis par les villes de Rennes et de Nantes, pour aller réclamer de la justice au roi, au nom de cette même communauté et de ses habitants, la conservation entière des droits, franchises et liberté de cette province, le rappel des magistrats, l'élargissement des douze gentilshommes bretons mis à la Bastille, et de retirer les ordres qui attentent à la liberté de messieurs de Maubreil, de Saint-Pern et Freslon, dont tout le crime est d'avoir trop manifesté les vœux de leurs citoyens. »

Cette déclaration est signée des principaux du clergé, de la noblesse et des bourgeois.

Au mois de septembre de la même année, la ville reconstitua son conseil municipal ; il se trouva ainsi composé :
Louard, maire.
Guibourg (Jean-René), syndic.
Ernoul de la Provôté, avocat,
Guibourd, docteur-médecin,
Dupin de la Ferrière,
Bruneau de Saint-Méen, pharmacien,
Laumaillé,
Guérin,
Barbarin,
Cathelinays de la Mostière, échevins.







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