Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre V

Commerce. - Arts. - Industrie.




Ce qui fait le commerce, c'est la facilité des transactions et la nécessité des échanges. Or, rien n'explique mieux combien était grand ce besoin parmi les habitants de la contrée, que la promptitude avec laquelle s'établirent les marchés et les foires, puisque l'an 1050 Brient faisait don au prieuré de Béré, qu'il fondait, des dîmes levées sur les marchandises, sur tous ses moulins, sur les foires, et spécialement sur celle de la Saint-Hilaire. L'époque où se tenait cette dernière fut changée et remise au 14 septembre ; c'est la foire dite de Sainte-Croix, qui fut longtemps l'une des plus importantes de la province, mais qui n'est plus aujourd'hui que l'ombre de ce qu'elle était avant la Révolution. Il s'en établit encore une autre, à une époque inconnue, au lieu de Saint-André, qui était alors un gros village ; elle se tenait la veille de Noël. Elle ne subsista pas fort longtemps, absorbée sans doute par les marchés hebdomadaires qui s'établirent promptement dans la ville.

Toutefois, ces transactions à des époques si éloignées ne suffisaient point aux besoins du pays. La ville, en effet, s'était rapidement formée, et son enceinte murée devint en peu de temps trop étroite pour renfermer tous ceux qui auraient voulu s'y établir. Quatre faubourgs se peuplèrent successivement sur les avenues qui conduisaient aux quatre grandes villes avec lesquelles Châteaubriant se mit en relation : Nantes, Angers, Rennes et Vitré. Les marchés hebdomadaires durent naître nécessairement de cet accroissement de population urbaine et des avantages qu'en retiraient les campagnes.

Le champ-de-foire fut tout d'abord établi sur la place Saint-Nicolas ; cet espace était tellement resserré, que toutes les rues adjacentes étaient encombrées par les bestiaux et les harnais, en sorte qu'on peut dire que toute la ville, ce jour là, était transformée en champ-de-foire. Aussi, que d'inconvénients, que d'accidents, quelle gêne ne résultaient pas de cet état de chose !

Voici ce que nous apprend un procès-verbal de la communauté de ville, en l'année 1752 : Les marchés, depuis vingt ans, ont tellement augmenté, que la porte Neuve est encombrée par les bestiaux et les charrettes, en sorte que, depuis neuf heures du matin jusqu'à trois heures du soir, il est impossible aux particuliers de sortir en voiture, ce qui est fort incommode. - C'est pourquoi on demanda au prince l'autorisation d'agrandir la petite porte de la Poterne, qui n'avait que 3 pieds de large et 5 pieds de haut, de manière à ce que les charrettes pûssent y passer : la requête fut accordée. Nous apprenons par ce même procès-verbal que les marchés hebdomadaires ne se tenaient que depuis le 1er mai jusqu'à la fin d'octobre. On peut supposer que les mauvais chemins devaient être l'unique cause de cette interruption fâcheuse. Il est difficile de se faire une idée de ce qu'étaient ces chemins dans la mauvaise saison ; les charrettes n'y pouvaient passer ; les transports d'engrais et autres choses s'y faisaient à dos de mulets et de chevaux ; ceux-ci avaient souvent peine à s'en tirer. Mais aussi quand les abords de la ville et ses rues elles-mêmes étaient de vrais casse-cous pour les piétons, que pouvait-on attendre des chemins de la campagne ? Par là, quelles pertes pour l'agriculture et pour le commerce ! Quelle difficulté pour faire pénétrer la civilisation au cœur de ces populations séparées ainsi du reste du monde ? Point de chemins et point d'instituteurs : c'était tout ensemble rendre la civilisation boiteuse et aveugle. Aussi n'est-elle pas encore arrivée parmi nous. Point de chemins et point d'instituteurs, du moins capables, telles sont les deux causes qui ont rivé si longtemps ce pays à l'ignorance et à l'immobilité en toutes choses. Depuis quelques années on a commencé, mais il reste beaucoup à faire. Quand on nous aura procuré ce double bienfait, le niveau des intelligences et de fortune publique atteindra bientôt celui de nos voisins plus privilégiés. Mais revenons.

Pour sortir des inextricables embarras causés par l'exiguité de la place Saint-Nicolas, la ville prit le parti d'aplanir la petite place de la Motte, ce qui donnerait le moyen d'aborder plus facilement de la rue de la Porte-Neuve au faubourg de la Barre, qui est la route de Nantes, pour aller à Rennes et en Normandie. Ensuite, elle pensa qu'il valait mieux agrandir cette place, en achetant une maison et des jardins situés entre la butte et les murs de la ville. La chose fut ainsi faite. L'aplanissement se fit en grand, ce qui facilita le débouché de la route de Derval. Puis, on appuya les terres par une levée faite dans le fossé, au pied de la tour du Four-à-Ban, sous laquelle on pratiqua un conduit pour l'écoulement des eaux du ruisseau. Au moyen de ces travaux, entrepris pour ainsi dire avec l'encouragement et presque sous les yeux du duc d'Aiguillon, qui passa fréquemment en notre ville, Châteaubriant se trouva en possession d'un bel emplacement en dehors de ses murs.

En 1762, l'on demanda à S.A.S. le prince de Condé l'autorisation d'y transporter le marché, ce qui fut accordé. D'ailleurs, S.A. y était elle-même intéressée, puisqu'elle percevait, sous le nom de pied-fourchu, un impôt qui lui rapportait des sommes considérables.

Le trafic des bœufs, vaches, chevaux et porcs constituait la branche commerciale la plus importante ; c'est elle encore qui alimente les marchés de chaque semaine, celui du premier mercredi de chaque mois, les foires dites des Terrasses, et surtout la grande foire de Béré, qui durait plusieurs jours.

Les landes dont nous avons parlé et qui occupaient, au détriment de l'agriculture, une si grande étendue de pays, n'étaient pourtant pas entièrement inutiles. Elles étaient le bien commun ou la propriété du seigneur ; dans tous les cas, elles étaient la richesse des pauvres gens, qui y faisaient paître de nombreux troupeaux de brebis d'une espèce particulière. Ces moutons, presque noirs, étaient si petits que de loin le voyageur les prenait pour des bandes de corbeaux descendus dans la plaine. Ces animaux, d'une si chétive apparence, étaient l'objet d'un commerce considérable ; à eux seuls, ils prenaient une partie de la grande foire dite de Béré, et la foire des moutons, qui la précède, n'était pas moins productive pour le pays qu'intéressante aux yeux des étrangers. De là était née une triple industrie : celle des moulins à foulons, celle des serges et celle des peigneurs de laine. La première était, je crois, du ressort des seigneurs qui, avec les moulins à farine, tiraient double profit des cours d'eau assez nombreux qui arrosent le pays.

La seconde était celle des marchands sergers qui formaient une classe nombreuse et riche, vu la consommation prodigieuse de cette étoffe d'un usage universel dans la province et presque uniquement employée parmi le peuple.

L'industrie de ceux qui travaillaient la laine était donc la plus considérable, à cause du grand nombre de bras qui étaient nécessaire pour alimenter un commerce si étendu. Le métier n'était pas difficile, femmes, vieillards, infirmes, enfants trouvaient à s'y employer. Tout le monde peignait ; ainsi, tout ouvrier abordant un ami, à quelque profession qu'il appartînt, ne lui demandait pas, comme de nos jours : comment te portes-tu ? mais bien : comment peignes-tu ?

De 1560 à 1598, le commerce eut à traverser une crise terrible : trente années d'une guerre civile et religieuse avaient interrompu les communications et ruiné les manufactures en France. Notre pays fut moins longtemps troublé ; mais l'épreuve n'en dura pas moins près de quinze ans (1583-1598). Avec la paix et la sécurité, on vit refleurir les arts et le commerce. Dès le commencement du siècle suivant, nous voyons à Châteaubriant les corps de métiers réunis sous la bannière de leur saints patrons : les boulangers sous celle de Saint-Honoré ; les maréchaux sous celle de Saint-Eloi ; les sergers sous celle de Notre-Dame, et les peigneurs de laine sous celle de Saint- Blaise. Cette réunion des marchands et artisans en corps ou communauté d'arts et métiers était une institution du XIIIe siècle. Depuis Saint-Louis, elle était en vigueur dans tous les bourgs et villes du royaume. Quelques localités avaient des maîtrises-jurées ou jurandes ; d'autres n'en avaient pas. Chaque corporation était partagée en deux classes : celle des maîtres-jurés, ainsi nommés, parce qu'ils prêtaient serment devant le juge au moment où ils étaient admis à la maîtrise, et celle des apprentis et compagnons aspirant à la maîtrise.

Jusqu'au commencement du XVIe siècle, nul apprenti ni compagnon n'avait pu devenir maître-juré et n'avait obtenu la faculté d'exercer une profession industrielle, sans avoir auparavant subi de longues et nombreuses épreuves, et obtenu des lettres du roi des merciers de la corporation.

François Ier reconnut que les rois des merciers, de concert avec les maîtres-jurés, avaient exercé d'une manière abusive les droits et privilèges dont le temps les avait investis. C'est pourquoi il réunit leurs titres et attributions à la couronne, et donna pour inspecteurs et censeurs aux communautés les gardes-jurés, dont les fonctions, déjà anciennes, étaient électives et bornées à deux ans. Les gardes-jurés avaient été chargés par ce prince de surveiller la conduite et les progrès des apprentis et compagnons, de leur faire subir les épreuves nécessaires pour établir leur capacité, et les déclarer aptes à la maîtrise que le gouvernement leur conférait. Les gardes-jurés exerçaient sur tous les maîtres anciens et nouveaux une exacte surveillance pour les policer et discipliner en leur états et exercices. Il les forçaient à observer, soit les statuts de leur communautés, soit les ordonnances des rois relatives à leur commerce et industrie ; et ils obtenaient ainsi qu'ils ne donnâssent au public que des denrées et des produits irréprochables.

Sous le faible gouvernement des derniers Valois, cette organisation et cette police avaient péri avec l'autorité royale, au milieu de l'anarchie ; et dès ce moment, le despotisme et la licence avaient exercé tous leurs excès au sein des corporations. Les rois des merciers reparurent avec leurs vexations, et telle était leur tyrannie que les maîtres-jurés ne laissaient arriver à la maîtrise que leurs enfants ou leurs parents, ce qui constituait un véritable monopole, sans parler des haines furieuses qu'un tel état de choses entretenait entre les maîtres, les apprentis et compagnons. - Puis le mal se compliqua par l'improbité des fabricants et des marchands, de sorte que les produits furent tellement dépréciés que l'on alla s'approvisionner chez les étrangers.

Henri IV mit fin à cette anarchie par son édit de 1597, qui rétablit le système général de maîtrise et le règlement sur la police des métiers, ainsi que par l'établissement de la première commission, conseil ou chambre de commerce qu'ait eu la France (1).

A ne consulter que nos archives, on peut dire que tout avait été réglé et prévu, autant que peut prévoir la prudence humaine, pour arriver d'abord à une bonne fabrication et à éviter la fraude, puis pour unir et policer tous les membres d'une même corporation.

Trois pièces authentiques vont faire connaître les moyens employés pour obtenir le premier de ces buts.







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