Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre III (suite)




Ainsi parle le grave historien ; mais ce qu'il ne nous dit pas, c'est que le huguenot, pour mieux assurer son projet, ne se contenta pas de pousser l'Esnaudière à trahir ses serments ; il fit, de plus, assassiner traîtreusement Courpéan, son parent, par ses coreligionnaires. Ainsi périt, victime de sa fidélité à son prince, victime de nos dissensions religieuses, Jacques de Kerboudel, l'un des plus vaillants officiers que Mercoeur eût à son service.

Cet assassinat nous est connu par un document authentique et fort important, émanant du duc de Mercoeur lui-même, et auquel nous renvoyons le lecteur (1). Il y apprendra une foule de détails curieux sur la ville et les environs : détails qui nous aident à comprendre la disparition d'un grand nombre de châteaux et de monuments particuliers ou publics, dont il n'est point fait une mention expresse dans cette pièce, mais que nous laissent facilement supposer les termes dans lesquels elle est conçue, aussi bien que les besoins de la défense (2) :

« La double perte de Châteaubriant et de son gouverneur irrita et affligea extrêmement le duc de Mercoeur, dit Desfontaines; il en demanda raison aux lieutenants du roi et surtout au connétable. Mais celui-ci n'avait pas plus de raisons pour s'emparer de son bien pendant la trève, que le duc n'en avait eu pour prendre ce qui ne lui appartenait pas, en ne tenant aucun compte des conventions. Faute de bonnes raisons, le connétable garda le silence, et le duc fit toutes les diligences possibles pour reprendre une place si importante, à cause des secours de toutes sortes qu'il en tirait en hommes et surtout en vivres. Il donna ordre aux garnisons des villes qui tenaient encore son parti de se rendre aux environs de Châteaubriant. Saint-Laurent, gouverneur de Dinan, qui était le plus éloigné, se mit donc en marche; mais au moment où il allait passer la Vilaine, près de Messac, il fut attaqué par La Tremblaye, qui y commandait, vaincu et mis en fuite. Malgré cet échec, Mercoeur, qui était encore supérieur au parti royaliste, avec des troupes qu'il avait aux environs de Châteaubriant, ne se désespéra pas de reprendre cette place. Il serait difficile de dire ce qui arriva, tant ce point d'histoire est resté obscur. L'auteur des Fastes de la Maison de Bourbon dit que Châteaubriant, ayant été surpris par le connétable, fut repris par le duc de Mercoeur. Il assigne pour date à ce fait le 4 février (3), ce qui n'est guère acceptable. J'incline à croire que la ville demeura aux mains des royalistes. »

Que de rapines, que de brigandages ne devaient pas se commettre dans un pays exposé aux courses continuelles des partis ennemis qui n'attendaient de succès, vu leur petit nombre, que des surprises ou de la trahison ! Qui dira les vengeances particulières exercées sous le voile de la religion ? Qui révélera les divisions et les haines formées et transmises dans les familles ? Conçoit-on quelles défiances devaient exister entre les citoyens, et quels désordres devaient régner dans une ville regardée comme conquise et sans défense contre l'insolence et la licence des soldats composant la garnison ? Si les documents ne nous faisaient défaut, il nous serait facile d'établir plus d'un point de ressemblance entre la guerre civile de la fin du XVIe siècle et la guerre civile de la fin du XVIIIe ; entre les huguenots de 1596 et les iconoclastes de 1793. Les uns et les autres exercèrent pendant sept ans leurs fureurs fratricides. Ne poussons pas plus loin un parallèle qui ne serait en faveur ni de la civilisation, ni des progrès de l'esprit humain.

L'extrait du compte d'Estienne Regnault, trésorier de l'extraordinaire des guerres en Bretaigne, pour l'année 1597 (4), nous fait connaître que l'effectif de la garnison royaliste, à cette époque, se montait à 250 hommes. Outre les vexations auxquelles fut exposée la malheureuse ville, elle eut de plus à subir les exactions du sieur de Saint-Gilles, son gouverneur. Sous forme d'emprunt et pour le service du roi, disait-il, il arracha aux bourgeois une somme de 1,332 écus, dont ils ne furent jamais payés, malgré les réclamations qu'ils adressèrent juridiquement pendant quinze ans aux héritiers du sieur de Saint-Gilles. Que pouvait-on attendre de ce lâche soldat (5) qui avait abusé de l'hospitalité pour trahir ses hôtes ; de cet homme cruel qui avait trempé ses mains dans le sang de son parent ? On peut se faire une idée des cruautés et des violences qu'il dût exercer après être entré dans la ville. Le roi, il est vrai, dans son édit de pacification, réduisit à néant toutes les récriminations au sujet des énormités commises de part et d'autres pendant la guerre. Cependant Jan Simon, sieur de la Croizerie, procureur d'office à Châteaubriant, ayant été victime des cruautés du capitaine Saint-Gilles, crut que la manière dont il avait été traité demandait une réparation dont l'édit royal ne mettrait pas Saint-Gilles à l'abri. Il l'accusa donc d'avoir violé la trève et les conditions d'un traité passé avec les habitants, en vertu duquel eux et leurs propriétés devaient être respectées. Cependant lui, Simon, avait été saisi de force par les soldats de l'accusé, descendu avec des cordes dans un cul de basse-fosse infect, humide, rempli de crapauds et de serpents; enfin il avait été forcé de payer une rançon de 496 écus, et tout cela contre le droit des gens. Le plaignant, paraît-il, gagna en première instance, mais nous n'avons pu savoir quelle fut l'issue de ce procès.

Enfin, avec l'année 1598, arriva la fin de cette lutte. Les affaires de Mercoeur étaient en si mauvais état, qu'il lui fallut se résigner à renoncer à cette couronne ducale qu'il avait cru saisir un moment. Il fit sa soumission au roi, et le 20 mars de cette année, Henri signa un édit de pacification dans lequel il accordait une amnistie générale, et recevait en grâce le duc de Mercoeur à des conditions bien plus avantageuses que ne pouvait en attendre un sujet rebelle (6). Mais la fierté du duc lui fit prendre une résolution étrange. La vue de cette Bretagne où il avait rêvé un trône, et la pensée de vivre dans une cour où il aurait trouvé des égaux, révoltait son orgueil. Il alla se mettre au service de l'empereur d'Autriche, et porta son activité en Hongrie, contre les ennemis du nom chrétien. Sur ce nouveau théâtre, ses talents militaires brillèrent du plus vif éclat; il se fit admirer de l'Europe entière. La mort l'arrêta alors qu'il allait cueillir les seuls lauriers qu'il eût jamais dû ambitionner. La gloire de ses dernières années ne peut nous faire oublier qu'il fut le fléau de notre Bretagne pendant neuf ans. – Réservons notre admiration pour des gloires plus pures et plus désintéressées.







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