Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre III

La Ligue.




Le but de la Ligue, dans le peuple et dans les agents secondaires qui en firent partie, fut la conservation de la religion catholique, mais, dans les chefs, ce ne fut que pure ambition. Les Guises, qui en étaient les auteurs, n'aspirèrent d'abord qu'à maintenir leur autorité ; leurs successeurs aspirèrent au trône. Longtemps la Bretagne avait été assez heureuse pour se préserver de l'hérésie, et nous avons vu même combien les peuples lui furent hostiles ; aussi cette province demeura-t-elle longtemps simple spectatrice des luttes fratricides qui ensanglantaient le reste du royaume. Elle resta de même, pendant plusieurs années, étrangère aux secousses des partis contraires que fit naître la Ligue, et, plût au ciel qu'elle n'eût jamais pris part à ces divisions intestines ! Mais sa fidélité même excitait la convoitise des ambitieux ligueurs dont elle devait extrêmement fortifier le parti. Formée en 1576, la Ligue n'apparut en Bretagne qu'en 1582, c'est-à-dire qu'avec le duc de Mercoeur, que le roi Henri III lui envoyait comme gouverneur. Il faut faire connaître ce prince, qui joua un si grand rôle dans nos annales pendant cette triste période.

Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur, fils de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudémont, fut formé, dès sa jeunesse, au métier des armes, et se distingua de bonne heure par son intrépidité. Le mariage de sa sœur, Louise de Vaudémont, avec le roi Henri III valut à Mercoeur toutes sortes de faveurs de la part du monarque, qui commença par lui faire épouser Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre et vicomtesse de Martigues. Ensuite, il fut nommé, au préjudice de plusieurs autres seigneurs, plus méritants que lui, gouverneur de Bretagne ; il n'avait alors que 24 ans. Ce fut un grand malheur pour la province, car le jeune Mercoeur, persuadé qu'il avait des droits incontestables sur la couronne ducale, du chef de sa femme, et, d'un autre côté, voyant tant d'occasions favorables pour satisfaire son ambition, résolut de faire revivre l'indépendance du duché, et de renouer, en sa personne, la chaîne de ses souverains, interrompue depuis près d'un siècle. Voilà pourquoi, pendant neuf ans, il fit la guerre à son roi, pourquoi il osa appeler dans la Bretagne les Espagnols qui la convoitaient aussi, pourquoi enfin il fut le dernier des ligueurs à mettre bas les armes.

Le profond attachement des Montmorency et du peuple à la religion catholique avait préservé le pays des horreurs de la guerre civile jusqu'à l'année 1589, époque où nous trouvons Châteaubriant au pouvoir de la Ligue, c'est-à-dire de cette fraction de la Ligue qui ne voulait pas reconnaître pour roi de France Henri de Navarre, parce qu'il était de la religion protestante. Mais Bastenay, lieutenant du prince de Dombes, surprit la place par l'intelligence de la dame de Bois-du-Liers, sœur du sieur de Cucé, et la remit ainsi sous l'obéissance du roi, le 13 décembre 1589. Le prince était sur le point de sortir de Rennes lorsqu'il apprit cette agréable nouvelle, qu'il s'empressa de porter à Henri IV. Châteaubriant fut aussitôt mis à contribution. Une pièce restée aux archives nous apprend que le roi en exigea six cents charges de blé et froment. Cette demande parut si exorbitante que les principaux habitants députèrent à Rennes les sieurs Ronzeray et Daguyn, pour moyenner une diminution. La négociation réussit; les deux procureurs obtinrent du prince de Dombes, lieutenant-général pour le roi, que ladite taxe serait modérée à quatre cents charges. Nos procureurs achetèrent aussitôt à Rennes "sept-ving-quatorze charges de fourment rouge, pour la somme de 513 escus 1/3, pour commencer à s'acquitter". Cette affaire fut traitée le 26 janvier 1590.

Le duc de Mercoeur attachait trop d'importance à la possession de Châteaubriant pour ne pas chercher l'occasion de le reprendre. Elle ne tarda pas à se présenter. Le baron de Pont étant allé au siège d'Ancenis, y fut blessé mortellement et rapporté à Rennes, où il arriva, escorté de tous ceux qui l'avaient suivi au siège. Cette retraite fut cause que les seigneurs du parti de la Ligue firent une entreprise sur Châteaubriant, qui fut surpris la nuit de 8 mars 1590, non sans blâme de celui qui y commandait, mais qui, ayant été tué, lava sa faute dans son sang (1). "Ce fut la faute du capitaine Goderets, dit dom Morice (2), qui l'avait rendu trop facilement, car il le trahirent et le tuèrent le premier. Ce fut son payement d'avoir si bien servi le sieur de Mercoeur.

Tout nous porte à croire que Courtpéan dirigeait lui-même cette entreprise, et que pour le récompenser d'avoir si bien réussi, Mercoeur lui laissa le commandement de la place. Du reste, le duc ne pouvait choisir un plus brave et plus loyal serviteur que Jacques de Kerboudel, sieur de la Courtpéan (3), qui, dès les commandements, s'était attaché à son parti et lui avait donné des preuves de sa fidélité. En effet, tombé aux mains des royalistes, il avait été renfermé à la tour Lebat, d'où il faillit s'échapper avec quelques autres, en passant par une canonnière. Ils étaient descendus, au moyen de linges, jusqu'à l'eau du fossé, en grand danger d'y rester, lorsqu'ils furent aperçus. Courtpéan fut repris et ne recouvra la liberté que huit mois après; ceci se passait le dimanche de la Pentecôte, 21 mai 1589 (dom. Mor., III). Ayant été échangé contre un autre prisonnier, il sortit de sa prison le 2 janvier 1590. Le 8 mars suivant, nous le voyons surprendre Châteaubriant et s'en emparer au nom du duc.

Ceux de Rennes montrèrent tout le déplaisir que leur causait cette perte ; car, le 12 avril suivant, on prit, dans un couvent de Rennes, un religieux, nommé Jan Perche, muni de lettres qu'il portait de cette ville à ceux de la Ligue, à Châteaubriant. Il fut condamné "à être pendu et étranglé, paravant faire l'amende honorable et à la torture (4)".

Rien de particulier n'est signalé par les historiens, ni consigné dans nos archives jusqu'au mois de mai de l'année 1592. A cette date, Mercoeur vint à Châteaubriant, accompagné des soldats espagnols que commandait don Juan d'Aquila. Il y fit des dispositions pour aller délivrer Craon, sous les murs de laquelle il remporta une brillante victoire. Parmi les ravages que firent ces soldats étrangers dans nos villes, il faut citer la chapelle au duc et la maison du chapelain, auxquelles ils firent des dommages considérables.

Mais dès les premiers jours de l'année suivante, au cœur même de l'hiver, le duc de Mercoeur alla assiéger Derval, dont le château était très-fort pour ce temps là. Il le pressa si vivement que ses défenseurs furent obligés de capituler. Ils s'engagèrent à rendre la place, vie et bague sauves, si dans un certain temps ils n'étaient pas secourus. Le secours ne parut pas et la place fut rendue. Or ce succès, Mercoeur le devait à Châteaubriant, qui lui servait de grenier, et d'où il tirait tous les approvisionnements nécessaires à ses troupes. Nous en avons pour preuves diverses pièces existant en nos archives, et que je renvoie en notes à la fin du volume, pour ne pas interrompre le récit. Châteaubriant envoya ses députés aux Etats assemblés à Vannes (avril 1593), pour chercher des remèdes aux maux advenus en cette province par la faction des hérétiques et de leurs fauteurs.

Cependant une trève fut conclue entre le parti de l'union et celui du roi, vers le commencement d'août. Le duc prit les mesures nécessaires pour la faire respecter, et dans ce but, il fit un règlement qu'il adressa aux gouverneurs des villes et commandants des châteaux sous son gouvernement. (Voir aux notes les articles du règlement.)







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