Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre V




Pour ne point interrompre le récit des faits précédents dont l'enchaînement forme le principal intérêt, nous avons dû passer sous silence des actes d'administration intérieure sur lesquels il nous faut revenir.

Reportons-nous donc au 12 novembre, c'est-à-dire au moment où les autorités, après avoir évacué la ville, y revenaient avec la troupe des plus compromis et reprenaient leurs fonctions.

En même temps qu'eux arrivait, de sein de la Convention, l'homme qui ne cessait, par ses correspondances, de communiquer à ses anciens concitoyens le souffle empoisonné au milieu duquel il vivait. Son premier soin fut de rouvrir le club fermé depuis neuf mois. Il en augura lui-même la première séance, au milieu de tous les anciens affiliés : « J'ai fait convoquer cette assemblée, dit-il, pour vous faire part de ma douleur sur la dissolution de l'ancienne Société populaire. J'ai commencé dans cette ville la révolution ; les patriotes m'ont aidé à la soutenir. Sans la société populaire, la chose publique ne peut aller à son but ; il faut donc que celle de Châteaubriant reprenne son activité. »

Sous cette nouvelle impulsion, le club se reconstitue ; on acclame le fondateur de la liberté ; on nomme un président et des secrétaires ; on fait un nouveau règlement, et enfin, on renoue des relations avec les Jacobins de Paris.

Les séances se tinrent dans l'ancien auditoire de la baronnie, au-dessus de la Porte-Neuve. La salle s'orna successivement des bustes de Voltaire et de Rousseau, d'un drapeau surmonté d'un bonnet phrygien, de tableaux représentant la raison, la force, etc., etc., et du code des droits de l'homme et du citoyen. Au-dessus du fauteuil du président figurait encore en peinture l'ignoble bonnet rouge avec la légende : Montagne-sur-Chère, et au-dessus cette devise : Liberté Egalité, Fraternité ou la Mort ! Dans les derniers temps, les séances s'ouvraient par les cris de Vive la République ! vive la Montagne ! Périssent les traîtres, les fanatiques et les tyrans ! Elles se terminaient ordinairement par le chant de la Marseillaise, répétée en chœur ; de temps en temps, trois ou quatre dames citoyennes, habituées du club, charmaient l'assistance par des hymnes patriotiques ; même, sur la demande d'une membre (sic), les chanteuses recevaient l'accolade du président, aux applaudissements de la Société. - Passons à quelque chose de plus sérieux.

Les nouveaux statuts de la Société républicaine n'eurent rien à envier aux clubs les plus avancés des grandes villes. Les séances devaient être publiques. - Les républicains pouvaient y assister : le milieu de la salle leur était réservé. - Les affiliés devaient prouver leur civisme depuis l'origine de la Révolution, - jurer haine aux rois et aux aristocrates, se tutoyer, et dénoncer les suspects. - Les prêtres ne pouvaient y être admis qu'après avoir déposé leurs lettres de prêtrise.

Cette Société qui, dans sa généralité, n'était pas mauvaise et qui était dominée par cinq ou six hommes plus pervers et plus hardis dans le mal, fit plus d'une fois trembler administrateurs et municipaux ; ses arrêtés étaient des lois sous des formes plus adoucies, et les corps administratifs n'étaient, en réalité, que des serviteurs dociles qui se hâtaient de couvrir du vernis de la légalité tout ce que ces ordres avaient d'irrégulier et de tyrannique. - S'imagine-t-on, par exemple, qu'elle osa nommer quatre commissaires pour surveiller les autorités constituées et dénoncer leurs prévarications à la Société ! Qui pouvait dormir tranquille sous cette nouvelle épée de Damoclès ? Chaque matin, les malheureux administrateurs avaient à craindre qu'une dénonciation à la Convention ou à Carrier ne les envoyât à la mort. Heureusement que cette despotique institution ne fut pas de longue durée (8 mois).

Pour signaler le réveil de leur patriotisme attardé, nos clubistes envoyèrent adresses sur adresses à la Convention. Elles sont assez ridicules ; mais les grands mots dont elles sont remplies les faisaient croire sublimes aux yeux de leurs auteurs. Ces grands citoyens s'imaginaient qu'à Paris l'on ne parlerait que de Châteaubriant ; ils visaient à la gloire, et comme de nouveaux anoblis qui rougissent de leur roture, ils changèrent de nom et essayèrent de faire croire que l'humble ville, cachée au fond d'un entonnoir, était bâtie sur une montagne. Lisez et jugez :

« C'était une vieille maxime née de la superstition, propagée par le fanatisme, que, hors de l'Église, il n'y a point de salut.

» La voix de la patrie a détruit ce prestige de l'erreur. Elle a dit : que la supercherie des prêtres, que la tyrannie des rois se détruisent et se confondent à la lueur des principes républicains ! Voilà le salut des hommes !

» Vous avez, citoyens représentants, entendu le cri de la patrie : en établissant le gouvernement républicain, vous avez sauvé la France.

» L'époque des 31 mai et 2 juin ne s'effacera jamais des fastes de l'histoire. Les décrets salutaires qui en ont été la suite, en consacrant le bonheur des Français, sont chers à tous les cœurs, qui ne demandent que la liberté et l'égalité.

» Mais, citoyens législateurs, la République naissante a besoin de vos secours. Ce n'est pas assez d'avoir établi la République ; il faut la consolider sur des bases inébranlables. Tous ses ennemis ne sont pas encore renversés ; il se trouve encore des enfants dénaturés qui déchirent le sein de leur mère.

» Après avoir terrassé l'hydre, c'est à vous, citoyens législateurs, qu'appartient la gloire de l'exterminer. Continuez donc vos travaux ; restez à votre poste jusqu'à la paix, temps heureux où les despotes coalisés de l'Europe auront à gémir d'avoir ensanglanté le sol de la liberté.

» Il reste à vous adresser, citoyens représentants, un dernier vœu qui intéresse particulièrement les républicains de cette commune. Ils ont juré de vivre libres ou de mourir, et d'effacer toute idée qui pourrait rappeler la plus faible image du despotisme. Ce mot Châteaubriant étale encore le faste et l'orgueil de la tyrannie ; aussi nous demandons que le nom de Châteaubriant soit converti en celui de Montagne-sur-Chère. Consacrez, citoyens législateurs, notre pétition par un décret solennel (1). »

La seconde adresse atteste les progrès de la Société dans l'esprit du jacobinisme. Toujours les grands mots, les phrases à effets, le même pathos.

           Montagne Sainte !

« Ton feu sacré a consumé l'aristocratie, le fédéralisme et le modérantisme. Animés de sa chaleur, les prêtres du mensonge et de l'erreur deviennent ceux de la vérité et de la raison. Ce miracle était réservé au règne de la liberté et de l'égalité.

La Société républicaine de Montagne-sur-Chère, ci-devant Châteaubriant, te prie de détruire jusqu'aux dernières traces de fanatisme. Elle voit à regret les archives des évêchés et des officialités ; elle désire qu'il en soit fait un auto-da-fé pour réchauffer les sans-culottes, à moins qu'on ne veuille les conserver pour écrire l'histoire critique du clergé. Mais les anciens nous ont appris qu'il ne fallait pas troubler les cendres des morts. »

O retour inattendu des choses d'ici-bas ! c'est le clergé qui fait votre histoire critique avec vos archives précieusement conservées !

Après s'être débaptisés, après avoir renié le nom de la terre qui les avait vus naître, ces braves patriotes trouvèrent beau de chasser de leurs murs la religion qui bénissait leur berceau et leur tombe. Il fut donc arrêté :

1° Tout culte extérieur est interdit ;

2° Ceux qui seront décédés ne seront point portés dans les lieux de culte religieux ;

3° Les décès ne seront point annoncés par le son des cloches ;

4° Tout signe extérieur de religion est interdit.

Ces mesures persécutrices furent peut-être les plus impies de cette triste époque. Elles jetèrent la consternation dans les âmes, et ceux qui n'avaient pas encore abjuré tout sentiment religieux purent comprendre en quel abîme on était tombé.

Les temps des persécutions offrent à la vertu le moyen de faire briller son héroïsme, et au vice un théâtre pour étaler ses scandales.

Révèlerons-nous ici les coupables faiblesses, les honteuses apostasies, les cruautés même dont se rendirent coupables quelques ministres indignes de leur saint caractère ? ou bien laisserons-nous à d'autres le soin de les flageller d'une manière plus sanglante encore que nous ne le voulons faire ? Si nous parlons, ne nous le reprochera-t-on pas comme une mauvaise action ? Si nous gardons le silence, n'est-ce pas abdiquer le rôle que nous avons pris, n'est-ce pas être infidèle à l'histoire et aux grandes leçons que tous les hommes indistinctement doivent y venir puiser ? Devant des esprits sensés, la religion n'a rien à perdre à ces révélations. Ces hommes qui s'étaient séparés d'elle n'ont pu souiller sa robe pure et virginale, et le petit nombre des apostats ne fait que rendre plus éclatante la magnifique auréole dont resplendit alors le clergé français. Enfin, le spectacle de ces tristes défections et des excès qui les suivirent apprendra au jeune clergé à quels abîmes peut conduire un premier pas, fait en dehors de l'étroit sentier du devoir, et à quels mépris sont voués, dans tous les temps, les traîtres à leurs consciences et à leurs serments. Ces réflexions ont mis fin à nos anxieuses incertitudes. Nous reprenons la plume pour ne plus nous arrêter.







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