Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre IV (suite).




4 décembre 1793. – A minuit, les divisions se mirent en marche par un temps tellement froid qu'on fut obligé d'allumer de grands feux le long de la route. L'armée se porta tout d'un trait sur Angers, où elle arriva le lendemain, à 10 heures du soir, non sans laisser derrière elle un grand nombre de traînards.

Après le départ de ces frères d'armes, la ville pouvait laisser ses portes ouvertes, sans avoir rien à craindre de l'ennemi. Il n'y avait plus rien à prendre: tout avait été pillé, brûlé, saccagé, tant au dedans qu'au dehors. La cure de Béré, envahie par un escadron de hussards, avait été mise au pillage sans respect pour son propriétaire si constitutionnel, et les derniers ornements de la paroisse avaient été mis en lambeaux par les soldats, qui s'en étaient faits des parures pour eux et leurs chevaux. L'église servait de caserne et d'écurie. Longtemps la municipalité retentit des plaintes et des réclamations des victimes de cette soldatesque impitoyable. Les malheureux officiers municipaux avaient bien du mal à satisfaire tout le monde. Il faut avouer qu'il fallait du courage pour exercer des fonctions qui ne leur laissaient de repos ni le jour, ni la nuit, car la municipalité était en permanence. Mais la loi, l'inexorable loi les y tenait enchaînés, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie. Et cependant, ces honnêtes républicains ne se plaignaient pas, tant ils croyaient à la liberté, même au milieu des chaînes !

Le laboureur n'était pas plus que le citadin à l'abri des réquisitions. A la fin de novembre, 166 attelages avaient été commandés pour porter des approvisionnements à l'armée républicaine à Nantes. Nous avons vu tous les métayers de la commune en mouvement pour porter les bagages des troupes marchant sur Angers. On les faisait marcher jusque dans la Vendée : plusieurs y perdirent la vie, d'autres leurs voitures et leurs bœufs. Au moment où ils croyaient rentrer chez eux, la plupart furent retenus pour le transport de charbons. Enfin, à peine remis de tant de courses et de fatigues, arrive une nouvelle réquisition de 200 attelages, sans égard pour ceux qui avaient été retenus plus de deux mois hors de leurs maisons.

14 décembre. – Le bruit court que l'armée vendéenne est à Craon, et les inquiétudes recommencent à Châteaubriant. On s'y dispose encore à une évacuation sur Rennes. Ce n'était pas une armée, mais les débris de cette malheureuse armée, battue au Mans, trahie par les Anglais à Granville et qui ne savait où donner de la tête. Les armées de l'Ouest qui les poursuivaient firent de nouveau leur jonction ici, - 18 décembre. – La cavalerie allait se joindre à celle de Westerman pour ne laisser aucun relâche aux fuyards, et le 20, l'infanterie, partagée en deux colonnes, prenait l'une la route de Nort, l'autre celle de Derval, toujours sous le commandement de Kléber et Marceau, pour aller écraser à Savenay les déplorables restes de ces héroïques Vendéens, dignes d'un meilleur sort.

24 décembre 1793. – Le Directoire du district, en apprenant cette défaite, ne savait comment en témoigner sa joie. Il écrivait que tous les chemins depuis Ancenis étaient jonchés de cadavres d'hommes et de chevaux ; que toutes les communes couraient à l'envi sur les brigands, qu'il en était tué un grand nombre, et que les autres étaient conduits dans les prisons des villes voisines, où ils étaient bientôt fusillés. Quelle horreur ! Et quel cœur français ne gémirait sur les maux horribles qu'entraînent après elles les guerres civiles ! Treize de ces malheureux furent exécutés à Châteaubriant, dans une sablonnière, aux portes de la ville, à l'entrée du faubourg de la Barre. Plusieurs d'entre eux étaient des jeunes gens du pays, des environs de la ville.

A cette liste, il faut ajouter onze Vendéens fusillés et enterrés dans une autre sablonnière, sous les murs de Châteaubriant, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui un paisible et grâcieux pensionnat de jeunes filles, dirigé par les Ursulines de Chavagnes.

Les mémoires suivants, trouvés aux archives municipales, attestent que cette exécution ne fut pas la seule :

Au citoyen M**', 40 livres, pour avoir enterré des brigands en différents endroits de cette cité et les avoir couverts de chaux.

Payé à P. M***, 2 livres 5 sous pour avoir enterré trois brigands, à raison de 15 chaque.

Ce serait donc encore cinquante et quelques malheureux qui auraient été passés par les armes ; à moins que l'on aime mieux croire que ce n'étaient que les corps de soldats vendéens, morts en route, de fatigues, de maladies ou de blessures.

Telle était la quantité de ces corps laissés presque sans sépulture et exhalant des émanations pestilentielles, qu'un commissaire extraordinaire fut envoyé dans le district, pour veiller à ces inhumations incomplètes. Il fut fait une réquisition de cent barriques de chaux pour être employées à cet effet dans les communes d'Erbray, Saint-Julien, Juigné, La Chapelle-Glain, les Auverné et Moisdon.

Après l'affaire de Savenay, Kléber et Marceau étaient venus à Nantes recevoir des couronnes et jouir de leur triomphe. La jalousie et les soupçons ne tardèrent pas à les atteindre l'un et l'autre. Marceau fut remplacé dans le commandement par Tureau, qui envoya le petit général disgracié à Châteaubriant, dans de si tristes conditions, qu'il s'y trouva sans troupes et sans emploi.

9 janvier 1794. – Il y tomba dangereusement malade, autant de chagrin que de fatigues supportées dans l'horrible guerre de la Vendée. Ayant obtenu un congé, il partit pour Rennes au moment où son ami Kléber, disgracié comme lui, arrivait pour le remplacer. Kléber, en effet, était resté à Nantes avec un commandement, mais sans influence et toujours suspect aux agents de la Terreur. Il osa donner des conseils à Carrier, pour parvenir à la pacification de la Vendée ; mais le farouche proconsul, qui ne rêvait que l'extermination de la race humaine, ne l'écouta point, et pour s'en débarrasser, il l'envoya prendre la place de Marceau en notre ville.

14 janvier. – Il y était seulement depuis quelques jours, lorsqu'il apprit que le colonel Delaage, employé dans la Vendée, avait été dénoncé à l'affreux Auvergnat et emprisonné.

Aussitôt Kléber demanda un officier pour aller réclamer Delaage, au nom de l'armée : vingt officiers de chasseurs se présentèrent et furent assez heureux pour obtenir l'élargissement du jeune colonel. C'est, sans doute, à ce trait que fait allusion cette lettre de remerciements que Kléber écrivit à Carrier (1) :


Liberté. - Egalité ou le néant..

« Châteaubriant, le 29 nivôse, l'an II de la République française une et indivisible.


» Kléber au représentant du peuple Carrier,


» Toi seul, mon ami, étais capable de ce procédé, parce que toi seul, dans la place que tu occupes (2), sais ouvrir ton cœur à l'amitié et à la confiance sans craindre, pour autant, de compromettre la chose publique. Qu'ils sont petits tous ceux qui s'imagine ne pouvoir la sauver, la servir, qu'en fermant leur âme à tous les sentiments d'humanité !

» Carrier, je te serai éternellement attaché ! Et vois-tu bien, ce procédé m'a ravi, m'a enchanté ; je me suis dis : il aurait fait pour toi ce qu'il vient de faire pour un ami.

» Marceau est sauvé ; il est parfaitement rétabli. Il m'a bien fait peur pendant deux jours. Il part demain pour Rennes, et alors me voilà seul. L'intrigue m'empoignera-t-elle encore ? Je n'en sais rien ; mais je serai toujours fort de ma conscience, et puis n'es-tu pas là ? Je t'embrasse.


» KLÉBER. »


Le même jour, Marceau écrivait à Carrier la lettre suivante, vraisemblablement pour la même cause :


« Châteaubryand, ce 29 nivôse, l'an II de la Rép. une et indiv.


« Marceau à mon ami Carrier,


» Je ne me serviray point, pour te témoigner ma reconnaissance, d'expressions usitées dans le monde comme il faut ; je te diray tout bonnement que je n'oublieray jamais cette marque d'attention, et que ma reconnaissance et mon amitié sont pour toi sans bornes. Conserves-moi toujours celle que tu témoignes et je m'estimeray fort heureux. Je viens d'obtenir un congé pour aller chez moi. Je compte partir de Rennes dans quelques jours. Si quelque chose pouvait balancer ce que j'ai de besoins, tant pour soigner ma santé que pour régler quelques affaires, ce serait sans doute le plaisir que j'aurais eu de passer l'hiver avec notre bon ami Kléber. Il mérite d'être regretté : son aménité, tout ce qu'on peut enfin gagner d'une société mâle en même temps qu'elle est aimable, m'ont fait un besoin d'être auprès de lui. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour pouvoir faire la première campagne avec lui et je t'avoue que la République ne sera pas mal servie. Viens le voir, tu lui feras plaisir et je crois bien que tu ne seras pas fâché de passer quelques jours avec un bon sans-culotte qui t'aime bien. Oh ! oui, nous t'aimons bien tous. Je ne suis plus au moins malade. On m'a sauvé heureusement dès le commencement; ainsi, plus d'inquiétude de ce côté. Conserves ta santé : c'est une chose précieuse, le diable m'emporte, car, comme il est encore des conspirrrrrrateurs, il faut de bons bougres pour les détruire, c'est-à-dire des hommes comme nous. Oui, mon ami, nous servirons ensemble la République et nous pourrons compter sur des succès tant qu'elle sera servie par des hommes purs et qui veulent sincèrement le bien de leur pays. Adieu, je t'aime, et vive la République !


» MARCEAU. »


Nous avons conservé à ces lettres leur cachet de rudesse militaire et d'originalité. Que le lecteur ne s'effarouche point des termes peu aristocratiques dont elles sont émaillées, la dernière surtout. C'était le langage ordinaire des proconsuls, terroristes, et de ceux qui les approchaient. Les b. et les f. voltigeaient sur leurs langues et sous leurs plumes : ainsi le voulait l'Egalité. Le peuple le plus poli de la terre s'en allait à la barbarie du langage comme à la barbarie des mœurs.

Ce que nous venons de rapporter du général Kléber montre en lui un beau caractère et un grand cœur. C'était encore dans l'armée que l'on trouvait le vrai patriotisme et les sentiments les plus français : l'indépendance, l'humanité, la générosité. Les caractères cruels furent l'exception et n'excitèrent que l'horreur du plus grand nombre. Voici un fait qui le prouverait une fois de plus :

Sept mois après le passage des armées réunies à Châteaubriant et la défaite du Mans, Mme veuve Guérin se présenta à la municipalité, déclarant avoir chez elle deux petites filles, âgées d'environ 11 ans, venant de la Vendée. Elle ajouta que c'était le général Kléber qui les lui avait confiés, et que depuis ce temps, elle leur avait donné tous les soins que réclamait leur triste abandon (3). Il fallait du courage alors, pour pratiquer de pareils actes d'humanité ; or, Mme Guérin n'en manquait pas ; il n'y a qu'une voix en cette ville pour reconnaître son dévouement et les immenses services qu'elle rendit à une foule de malheureux (4).







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