Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Section Première (suite)




Nous avons vu tomber, ces dernières années, un autre usage qui rappelait celui que nous venons de décrire. La veille du mois de mai, une troupe de jeunes gens couraient les faubourgs et la campagne pendant la nuit, chantant une chanson plus ou moins légère, à la pore de chaque maison, et se faisant donner des œufs. Nous pensons que, dans l'origine, c'étaient les clercs ou enfants de chœur, qui, à l'exemple des anciens marguilliers, se mirent à faire cette quête, pour suppléer un salaire insuffisant, et que plus tard, à défaut des sacristains ou choristes, les jeunes gens exploitèrent à leur profit un usage devenu abusif, sans objet et enfin abandonné.

2° Malgré son état, voisin de la pauvreté, Béré trouvait cependant le moyen de faire venir chaque année, aux temps de l'Avent et du Carême, un prédicateur pour annoncer plus solennellement la parole de Dieu aux paroissiens. C'était toujours un religieux, très-souvent pris au couvent de Saint-Martin-de-Teillay, ou appelé de Nantes, de Rennes, Candé, etc. Dans les premières années des comptes, que nous avons sous les yeux, le salaire du prédicateur était une modique somme ou un présent en nature, comme il se voit à l'année 1509 :

Le 4e jour d'apvril, ledict comptable paya et achepta du consentement des paroessiens une pippe de vin blanc, quelle pippe ils donnèrent au religieux de Saint-de-Teillay pour ce qu'il prescha le Caresme, et cousta icelle pippe de vin 6 liv. 10 sols. - Plus, pour le roullaige de ladicte pippe de vin, 2 s. 4 d., - qui fust chez moy mise huict jours, - quelle pippe coulla ! !

En 1545, le salaire s'élevait à 19 livres, et, de plus, il se faisait dans l'église une quête au profit du prédicateur.

Mais, en 1581, un prêtre généreux, missire Geffroy Jumel, recteur de Nozay, et natif de Châteaubriant, dont nous avons déjà eu l'occasion de signaler la générosité, ému sans doute des périls que courait la foi de ses concitoyens à cette époque, fit don, pour l'honneur de Dieu, auxdicts paroissiens catholiques desdictes ville et paroisse, de la somme de cent escus sol, vallant six cents escus tourn., pour que l'intérest en fust payé et baillé, chascun an, ès mains du prédicateur catholique qui chascun caresme preschera et annoncera la parolle de Dieu en ladicte ville et paroisse. Le tout à peine de nullité et retour à ses hoirs, si ladite somme était détournée à un autre usage. Et pour assurer cette somme importante, il acheta d'avec Jehanne Martin, dame du Pot-d'Estain, le lieu et métairie de la Gélinaie, qu'il passa par contrat aux paroissiens de Saint-Jean. - En vertu de ce don, le prédicateur de carême toucha désormais une somme de 50 livres.

3° Il fallait que la foi fût bien vive en ces temps pour subsister, malgré l'éloignement des sacrements dans lequel vivait le grand nombre des chrétiens, et nous avons peine à croire le doyen Blays lorsqu'il affirme, dans ses mémoires, que le besoin de communier quelqu'un était bien rare pour lors, les peuples ne communiant d'ordinaire qu'à Pasques, à moins de maladie. Trois causes concouraient à cet attiédissement des âmes : le défaut de séminaires pour la formation du clergé, la longue absence des doyens trop peu soucieux des besoins spirituels de leurs ouailles et les guerres civiles et religieuses. On pourrait croire que la fête de Noël était religieusement célébrée, puisqu'on prenait soin d'y préparer les fidèles par la prédication assidue des Avents : nous ne pourrions pourtant l'affirmer. La solennité pascale était donc la seule rigoureusement observée. Le nombre des communiants devait être fort grand, si l'on en juge par la longueur de la nappe de communion dont on se servait ce jour-là : elle ne mesurait pas moins de 28 aulnes de toile blanche, c'est-à-dire près de cent pieds. Un pareil développement ne pouvait se faire que dans le sens de la nef, où elle se repliait en manière de fer à cheval, au milieu duquel il était facile au prêtre de donner la communion à ce grand nombre de fidèles, à chacun desquels les fabriqueurs en charge présentaient le vin qu'il était d'usage de prendre après avoir reçu l'hostie sainte (1). Cet usage, qui nous paraît si singulier aujourd'hui, était un mémorial de l'ancienne discipline de l'Eglise qui, jusqu'au XIIIe siècle, servait la communion aux fidèles sous les deux espèces, et aux petits enfants qui venaient d'être baptisés, sous l'espèce du vin seulement. Le vin pour la communion pascale paraît régulièrement chaque année dans les comptes des procureurs : une partie était due par des fondations pieuses (2), l'autre par la fabrique.

4° Ceux qui ont blâmé les pélérinages, pour quelques abus auxquels ils donnaient lieu, auraient dû convenir, pour être justes, qu'il étaient néanmoins inspirés par une foi vive qui s'y ravivait encore. Quoi de plus propre, en effet, à soutenir la ferveur et à fortifier la confiance en Dieu, que la vue ou le récit des miracles opérés par l'intercession des saints Sébastien et saint Roch, saint Julien ou saint Maudez dans un pays visité presque annuellement par des épidémies qui y faisaient de nombreuses victimes (3) ? Quoi de plus touchant pour la piété que la vue de nombreuses paroisses arrivant, croix levées et bannières déployées, au vénérable sanctuaire élevé par saint Convoïon au Dieu sauveur ? Qu'on se figure les transports de ces populations religieuses, se levant bien avant l'aurore pour aller implorer la puissante intercession de saint Clément ou de saint Pater, alors qu'une sécheresse persistante dévorait leurs campagnes, et s'en revenant trempées de la pluie si longtemps désirée, ou brûlées par un soleil qui jusque-là leur avait refusé ses bienfaisants rayons (4).

Au XVIe siècle, la tradition de ces pèlerinages ou processions s'était fidèlement conservée en Saint-Jean, et les enfants, héritiers de cette foi séculaire, auraient rougi de ne pas suivre, chaque année, la trace imprimée par leurs pères sur les chemins qui les avaient conduits tantôt à la Primaudière, tantôt à Saint-Julien ou à Saint-Maudez (5), et jusqu'à Redon, aux bords de la Vilaine.

L'on n'est pas peu surpris, en parcourant nos volumineux registres paroissiaux, de compter jusqu'à trois ou quatre de ces processions, accomplies dans la même année et à de courts intervalles. Et quelles processions ? Quelques-unes étaient de longs et pénibles voyages, car, Saint-Maudez, à Trans, était à sept lieues de Châteaubriant, et Redon à quatorze ! Une foi vive, une grâce ardemment désirée, étaient seules capables de faire entreprendre de tels voyages, et par des chemins souvent impraticables. La pieuse caravane partait ordinairement le dimanche, après avoir entendu la messe, et revenait… quand elle pouvait. Le pèlerinage de Redon devait durer plusieurs jours ; c'était au mois de septembre qu'il se faisait. Nous avons trouvé, à ce propos, un détail qui ne nous semble pas insignifiant pour le jugement d'une de nos questions historiques, la plus épineuse à notre avis.

Nous avons remarqué deux processions menées, pour parler comme nos vieux fabriqueurs, à Saint-Julien de Vovantes, en l'année 1537 : l'une au 10 juin, était le pèlerinage annuel ; l'autre au 9 septembre, qui fut faite pour Monseigneur.

Françoise de Foix était morte alors, et Jean de Laval était malade, ainsi que nous l'apprend Marguerite de Navarre, dans une lettre au vieux connétable, où elle dit qu'elle a vu à Châteaubriant le seigneur de la maison, encore malade de la fièvre (21 avril 1537).

Ce second voyage à Saint-Julien était donc pour demander sa guérison. Or, quelle apparence que le mari tyran, jaloux jusqu'à la fureur, et enfin bourreau de sa femme, tombât malade au point d'inquiéter ses sujets, si cette mort avait été par lui désirée et même avancée ? Si Jean de Laval eût été, aux yeux de son peuple, coupable de cette atrocité, qui pourra comprendre l'affection dont ce peuple lui donna un nouveau témoignage dans la maladie dont il mourut ? On vit, en effet, en l'année 1542, une procession se diriger exprès à Redon, pour demander en ce lieu, si célèbre par les grâces qu'on y obtenait, la guérison du magnifique baron. Si cette double preuve n'est pas sans réplique, elle ne nous paraît pas du moins sans force.

Chaque année donc, ces pèlerinages se répétaient assez régulièrement, à partir de mois de juin. On y portait la croix et la bannière, ainsi que les ornements sacerdotaux. Il arriva même, certaine année, que le fabriqueur en charge crut pouvoir prendre sur lui de louer un cheval pour porter les ornements à Saint-Julien ; mais, dans l'examen de son compte, il lui fut représenté que jusque-là les ornements étaient allés à pied à Saint-Julien, le louage du cheval demeurerait à son compte.

Nous ne devons pas oublier les dévots pèlerinages à la chapelle de la Coquerye, près le manoir du même nom. Sainte-Anne-d'Auray était trop éloignée et d'accès trop difficile pour les paroissiens de Saint-Jean ; ils s'en dédommageaient en allant à cette petite chapelle consacré à la bonne Mère, et qui n'était qu'à une lieue de Châteaubriant, en la paroisse de Saint-Aubin-des-Châteaux. Nous ne saurions préciser l'époque où commencèrent ces pieux pèlerinages. Le premier que nous ayons remarqué  est consigné à l'année 1667, en ces termes : pour le dîner de celui qui porta la croix à la procession conduite à la chapelle de la Coquerye, 2 sols. - A l'année 1670 : à ceux qui portèrent la croix et la bannière le jour de la feste de saint Anne à la Coquerye, despense et sallaire, 5 sols. - Nous n'avons pu les suivre après 1672 ; ce qu'il faut attribuer plutôt à la négligence dans les comptes, qu'au défaut de ferveur. - Nous les avons vu avec bonheur recommencer de nos jours sous la religieuse initiative du propriétaire de ce lieu. Ce pèlerinage et celui qui se fait, selon l'inclémence des saisons, aux fosses de Saint-Clément, en Saint-Sulpice-des-Landes, sont les seuls qui existent aujourd'hui dans le pays.

Nous ne pouvons préciser l'époque où ces pèlerinages cessèrent. Ils devinrent rares à la fin du XVIIe siècle ; au XVIIIe, les gouvernements aidant, ils ne tardèrent pas a être entièrement abandonnés.





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