Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VIII (suite)




Le 20 du même mois, le maire adressait aux habitants la proclamation qu'on va lire :


« Brave jeunesse,


» La patrie attaquée par Bonaparte, qui a déjà, réclame un effort qui sera de courte durée, mais qui doit être unanime. Le roi vous appelle, pour un moment sous les drapeaux. A Nantes, à Ancenis, à Savenay, à Paimboeuf, une jeunesse nombreuse y accourt; vous les imiterez. Que tous les jeunes gens de 18 ans et au-dessus s'empressent donc de venir se faire inscrire, commes volontaires, et qu'une tache d'infamie rejaillisse sur les indifférents qui resteraient sourds à la voix de l'honneur, de la patrie et du roi. Ils marcheront tous ensemble, commandés par leurs compatriotes ; ils ne cesseront point d'être en famille, et si, comme je l'espère, leur concours devient inutile, au moins ils auront donné au roi et à la patrie une preuve sensible du zèle et du dévouement des Châteaubriannais. Allons, jeunes gens, aux armes ! c'est mercredi le jour du départ : la patrie sera sauvée. Vive le roi ! »

Le 21 et le 23, nouvelles proclamations, tout aussi chaleureuses que les précédentes.

Le 28, il courut des bruits sinistres ; on parlait de rassemblement, de listes de proscription; quelques gens ivres poussèrent des cris séditieux. La garde nationale passa la nuit sous les armes avec le maire à sa tête et toutes les craintes se dissipèrent.

Cependant, la position était devenue trop difficile pour M. Connesson. Au milieu du mois suivant, il donna sa démission, laissant à M. Bernard, premier adjoint, le soin de remplir les fonctions de maire.

Déjà M. de la Pilorgerie avait été remplacé à la sous-préfecture par M. Dutreil qu'on ne trouva point assez énergique pour remplir la place. On lui substitua M. Loroi, plus jeune et plus propre aux mesures de rigueur.

Deux cents fédérés, bien armés, venus de Rennes, s'étaient emparés du château. Ils s'y étaient fortifiés, avaient barricadé la porte du pavillon des champs, et avaient braqué sur les murs les deux pierriers qui servaient dans les fêtes publiques. Ils s'attendaient à être attaqués par les chouan, et en cela ils ne se trompaient pas. Dès le cours du mois de juin, les bandes royalistes s'étaient formées et étaient allées déloger les soldats qui bivouaquaient dans le château de la Motte-Glain. Après ce coup de main, une partie d'entr'elles se débanda ; mais la plupart se mirent sous le commandement de leurs anciens chefs Terrien (Coeur-de-Lion) et Pacory (Coeur-de-Roi) et, grossies par les autres bandes qui arrivaient de tous les points de l'arrondissement et de Maine-et-Loire, elles s'approchèrent de Châteaubriant, sans pouvoir y entrer.

Cependant la tentative désespérée de Napoléon courait à un prompt dénouement, en même temps qu'elle nous préparait de nouvelles souffrances. - Le 16 juillet, M. Loroi quittait Châteaubriant avec les fédérés et prenait la route de Nantes, pendant que toute la population, enthousiasmée par la nouvelle de la rentrée de Louis XVIII, sortait de ses murs et se portait au devant du sous-préfet et du maire qui venait reprendre leurs fonctions. Le buste du roi fut placé sur un brancard orné de lauriers et de fleurs de lys, et porté triomphalement au milieu des flots de tout le peuple mêlé et pressé. Quand tout ce cortége fut en face de MM. de la Pilorgerie et Connesson, déjà entourés d'une nombreuse cavalcade, des décharges de mousqueterie, des cris de joie, des chants d'allégresse, des vivats sans fin s'élevèrent avec une telle force et avec une expression si touchante, que le souvenir ne s'en est point encore effacé.

Aussitôt rentré, le maire voulut faire tirer le canon pour saluer le retour de roi, mais les fédérés avaient vidé la poudrière et emmené les pierriers. Malgré l'heure avancée, malgré la fatigue de la journée, le maire monte à cheval, et, seul, ceint de son écharpe blanche, il s'élance sur la route de Nozay à la poursuite des deux cents fédérés qu'il rejoint dans cette ville. Il s'adresse à leur chef et le somme, au nom du roi, de lui remettre la poudre et les deux canons de sa ville municipale. Il fallut obéir. Le lendemain les deux pierriers, montés sur l'esplanade de la tour du château qui domine la ville, tiraient à toutes volées.

18 juillet. - En même temps arrivait M. de la Rochequairie, commandant les bandes royalistes des environs. Il prit possession de la ville et logea ses hommes chez les habitants.

Les maires, adjoints et percepteurs qui avaient donné leur démission, ou qui avaient été destitués dans les Cent Jours, suivirent l'exemple des autorités de Châteaubriant et reprirent leurs fonctions.

11 août. - Mais la joie causée par le retour des Bourbons fut promptement tempérée par l'arrivée des Prussiens. On attendait des amis, on trouva des maîtres et des maîtres fort exigeants.

Le général Dandigné, par mesure de prudence, fit éloigner ses hommes de la ville ; les Prussiens y arrivant le lendemain, il voulait éviter les querelles qui pouvaient s'élever entre ces étrangers et ses paysans armés, peu habitués à la discipline militaire. - Un détachement de 60 Prussiens, commandé par quatre officiers, arriva en effet le 12. La garde nationale, le maire en écharpe et la division de l'armée royale de M. de la Rochequairie se portèrent au-devant d'eux, à un kilomètre de la ville, et les reçurent aux cris de : Vive le Roi ! Vivent les libérateurs de la France ! Les Prussiens y répondirent par des cris d'allégresse. Le lendemain, un Te Deum fut chanté pour fêter leur arrivée. Les officiers prussiens assistèrent à la cérémonie et au banquet dont elle fut suivie. Le soir, il y eut feu de joie, feu d'artifice, danses, enfin tout ce qu'on put imaginer pour exprimer la satisfaction universelle.

Une triste réalité vint promptement dissiper les illusions ; on ne tarda pas à s'apercevoir que la présence de ses hôtes-libérateurs sur le sol de la patrie, qu'ils traitaient en pays conquis, était un fléau non moins pernicieux que la guerre. Le conseil municipal fit entendre ses doléances au préfet.

« Si nous n'éprouvons un prompt adoucissement, s'écrie-t-il dans son rapport, notre ruine est consommée. Notre ville a été portée pour une population de 4,000 âmes ; dans la réalité, elle n'est que de 2,800, dont 2,000 appartiennent à la ville et à ses faubourgs. Cette erreur lui a été funeste, car elle l'a fait surcharger d'un nombre moitié plus fort de troupes qu'elle n'eût dû en recevoir. Elle a eu, pendant un mois, un escadron de lanciers prussiens, que les habitants ont nourris et logés, tant dans la commune que dans les communes environnantes, où ils ont commencé à épuiser toutes les ressources d'un pays dont le sol est mauvais, qui produit, à force de mises, de mauvaises récoltes. Encore dans cet état, ne comprend-on pas tout ce qu'il a passé de troupes allant de Rennes à Nantes. Outre ces passages dispendieux et un long séjour des royalistes, la commune a 1,000 hommes de cantonnement. Plusieurs particuliers, étroitement logés, en ont six dans leurs maisons. Il a fallu en mettre deux chez les pauvres qui, forcés de céder leur grabat, couchent sur la terre nue. Ces malheureux, ne pouvant fournir à ces militaires les choses qu'ils réclament, en reçoivent les plus mauvais traitements.

» ........ Il faut faire venir les farines de Maine-et-Loire. La troupe ne peut se passer d'eau-de-vie; on n'en fabrique point dans le pays, il faut l'acheter à Nantes. Les frais dispendieux de ce transport en augmentant le prix. La commune ne peut frapper de réquisition celles qui ont des cantonnements; les autres n'offrent que de faibles ressources. Faut-il arracher aux habitants de la campagne des grains dont ils n'ont pas une quantité suffisante pour leur consommation ? Faut-il leur enlever les boeufs, dont ils ont un besoin journalier pour la culture de leurs terres ? Leur position est aussi pénible que celle des habitants de la commune : n'entendant point la langue des militaires, hors d'état de satisfaire à toutes leurs demandes, il en naît des rixes qui deviennent funestes. Le tableau, au-dessous de la vérité, décèle le manque absolu de nos ressources et l'avenir affligeant dont les communes sont menacées. »

Le récit de ces calamités n'est pas nouveau pour beaucoup, sans doute ; mais l'histoire doit en perpétuer le souvenir, afin que les générations présentes et futures sachent bien que, partout et toujours, c'est un malheur quand le pied de l'étranger vient à fouler le sol de la patrie.

Nous terminons ici les annales politiques et civiles de Châteaubriant. Les faits qui se sont passés depuis 50 ans dans son enceinte sont dans la mémoire de tous ; il serait donc inutile de les raconter. Nous avons fait connaître ailleurs les changements survenus dans ses murs depuis la Restauration.

Aujourd'hui, la petite ville féodale du XIe siècle a brisé sa ceinture de pierre ; elle a besoin d'air et d'espace ; ses prairies et ses côteaux, baignés par la Chère, se couvrent de maisons élégantes et salubres, d'établissements d'instruction, d'usines importantes ; ses relations commerciales s'étendent chaque jour davantage ; un chemin de fer qui va la relier aux centres les plus populeux va doubler son importance ; enfin, pour elle a commencé une ère de prospérité inconnue aux âges précédents, et dont personne ne peut déterminer la mesure.







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