Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre VI




Nous avons vu quelle formidable insurrection éclata simultanément de l'un et l'autre côté de la Loire, après l'attentat du 21 janvier. Un cri d'indignation sortit de tous les cœurs bretons et vendéens, mêlé à des désirs de vengeance contre ceux qui leur avaient arraché ce qu'il avaient appris à aimer plus que leur vie : leur roi et leurs autels. Nous avons vu toutes les paroisses de ce district protester, par la rébellion ouverte, contre les lois tyranniques et sacrilèges de la Convention. Mais que pouvait cette résistance contre les forces compactes et sans cesse renaissantes de la République ? Le pays laissa passer le torrent des grandes armées qui, comme un flot dévastateur, passant et repassant à Châteaubriant, allèrent écraser, du Mans à Savenay, les héroïques paysans de la Vendée, et attendit un temps plus favorable pour affirmer sa foi religieuse et politique. La vue des malheureux débris de l'armée royale n'avait point affaibli leur résolution énergique. Des troupes de femmes égarées s'efforçant de suivre leurs maris, des mères affamées, désespérées, portant des enfants à la mamelle, des blessés, des agonisants, entassés dans leurs chemins, que les siècles semblaient avoir creusés pour en faire leurs tombeaux, toutes ces horreurs de la guerre qui venaient s'étaler à leurs regards, loin de les apaiser, n'avaient fait qu'irriter leurs âmes impatientes de vengeance : on courut aux armes, et le printemps de l'année 1794 vit naître une nouvelle Vendée.

On donna aux partisans de la cause du roi, qui était aussi celle de la religion, l'épithète de brigands. L'histoire ne saurait accepter cette flétrissure pour les valeureux Français qui refusèrent de s'atteler au char de la déesse Raison, et de reconnaître pour un gouvernement légitime le despotisme sauvage des Robespierre et de la commune de Paris. Jetez les yeux sur ces pauvres campagnes qui, depuis deux cents ans, jouissaient des bienfaits de la paix ; interrogez ce peuple paisible de laboureurs qui, un jour, rejette avec colère l'aiguillon et la charrue pour s'armer d'un fusil et guerroyer, de nuit et de jour, à travers ses champs en friches. Est-ce pour s'enrichir de rapines ? Est-ce pour s'emparer des dépouilles de ses victimes ? Est-ce pour satisfaire des instincts cruels ou pour assouvir des passions brutales ? Qui oserait le dire, quand jusqu'ici aucun de leurs insulteurs ne leur en a fait le reproche ? Non, ce n'était pas de ce côté qu'étaient les brigands. Les vrais brigands, ils étaient au sein de la Convention d'où sortaient cette foule de vampires qui s'abreuvèrent du sang le plus pur de notre malheureuse patrie ; les vrais brigands, ils étaient dans ces antres d'enfer, appelés comités révolutionnaires, où des tigres à face humaine hurlaient la mort contre tous ceux qui retenaient encore quelque sentiment d'humanité ; les vrais brigands, c'étaient tous les accapareurs de la fortune publique et des particuliers, ces spoliateurs des biens des pauvres, du clergé et des monastères ; c'étaient enfin tous ces noyeurs, ces mitrailleurs, ces égorgeurs, qui faisaient tant et de telles victimes que les bourreaux en devenaient fous ou en mourraient de douleur.

Ah ! sans doute, nos royalistes bretons ne purent se jeter dans cette lutte fratricide et déplorable sans se laisser quelquefois emporter par les mouvements impétueux de la colère et de la haine. Sans doute, il y eut des vengeances particulières, des atrocités, d'abominables représailles de l'un et l'autre côté ; personne n'entreprendra de justifier ces crimes inutiles qui déshonorent toujours ceux qui s'en rendent coupables. Mais il y aurait injustice à les confondre avec la cause sainte au nom de laquelle ils étaient commis. Aujourd'hui que nous sommes loin de ces temps troublés, que ces dissensions civiles sont apaisées, qu'on dise où étaient les vrais amis de la patrie et de la liberté. Honneur à ces humbles héros de villages, qui tombèrent obscurément, les armes à la mains, à la vue du clocher de leur église, afin de garder dans son dernier rempart la plus sacrée des libertés, celle de la conscience. Or, c'était cette liberté que les prétendus patriotes devaient immoler aux utopies des despotes qui gouvernaient alors, et qui n'entendaient laisser aux Français d'autre liberté que la faculté de tout faire, excepté le bien. Les Vendéens, comme les Bretons, leurs frères, refusèrent de reconnaître ces tyrans et comprirent mieux le prix de cette liberté sainte, dont l'absence rend les hommes propres à toutes les servitudes, et fait d'un peuple un troupeau qui n'a plus que du sang à donner à ses vils conducteurs.

N'est-ce pas ce qu'on vit en ces honnêtes patriotes prêts à courber les genoux devant toutes les divinités mises à l'ordre du jour ? Ils crurent racheter leur vie par cette obéissance servile, et souvent ils ne l'obtinrent pas. Ils s'aperçurent, mais trop tard, que les monstres qui dépeuplaient la France voulaient abaisser toutes les âmes à leur niveau et faire de tous les Français un peuple de bourreaux. Si, au lieu de renouveler stupidement le morituri te salutant des gladiateurs romains, ces timides citoyens s'étaient levés, comme nos paysans bretons, dans leur dignité d'hommes et dans l'inaliénable indépendance de leurs âmes, ils sauraient sauvé la France et épargné à leur patrie bien des hontes et bien des douleurs.

On peut dire que la guerre déclarée à la République était une véritable guerre d'indépendance religieuse. Mais nos paysans ne la soutinrent pas à la façon de leurs frères d'outre-Loire. Heureusement pour cette contrée, la résistance n'eut pas le caractère d'une guerre en règle : on y suivit un système différent de celui qui avait si mal réussi à la Vendée, lorsqu'elle abandonna ses champs et se massa en grandes armées. Il est vrai que nos paysans n'eurent point la gloire de combattre en batailles rangées ; ils n'eurent point la satisfaction d'enregistrer de glorieuses victoires ; les chefs intrépides de ces obscurs guerriers qui portaient modestement le titre de capitaines et les pseudonymes de Cœur-de-Lion, Léopard, Menton-Double ou Rossignol, n'ont point acquis la célébrité des Larochejaquelein, des Lescure et des Charrette. Aussi sommes-nous bien éloigné de vouloir établir un parallèle avec ces noms respectables et les actes par lesquels ils se sont illustrés. Cependant il faut dire, à l'honneur de nos vaillants chefs, que par l'habileté de leur tactique ils préservèrent leur pays des grandes invasions, des colonnes infernales, des massacres et des incendies qui dépeuplèrent et ruinèrent la rive gauche de la Loire. Qu'on ne dise pas qu'il n'y avait pas en ce pays d'éléments suffisants pour tenter de grandes opérations militaires ; nous pourrions, pièces en mains, prouver qu'il eût été facile de réunir 20 et 30,000 hommes ; et quoique la noblesse fut absente, quoique le nom de M. de Scepeaux figure presque seul parmi les chefs royalistes de la Haute-Bretagne, il y avait encore en quelques coins de ce pays de braves gentilshommes, qui ne seraient pas restés indifférents à l'honneur de commander une armée (1).

Au lieu de rechercher ce genre de gloire, nos Bretons firent une guerre de guérillas, qui leur réussit mieux et leur coûta moins. Ne pouvant vaincre leurs ennemis tous ensemble, ils les forcèrent à diviser leurs forces ; dédaignant de livrer assaut à une ville qui n'avait souvent que 150 hommes de garnison, et qu'ils auraient pu prendre cent fois s'ils l'eussent voulu, ils l'affamèrent et l'assiégèrent à 10 lieues à la ronde, par la disette, par la terreur et par des courses incessantes de nuit et de jour, jusqu'à lui faire crier merci.

Retranchés en des camps inabordables et ignorés, servis par des intelligences nombreuses dans la ville et dans les campagnes, ils trouvaient partout des parents ou des amis ; toujours bien approvisionnés, rançonnant au besoin les patauds, dont ils n'ignoraient ni les noms ni les tenanciers, leurs expéditions avaient presque toujours un succès assuré ; dans tous les cas, leurs défaites étaient sans conséquences, car divisés en petites bandes de 150 à 200 hommes, ils devenaient insaisissables à des troupes réglées, qui ne pouvaient s'aventurer au milieu des bois, des genêts, des chemins creux ou d'une population ennemie. Rien au contraire n'était plus facile à ces petites bandes que de se transporter d'un lieu à un autre, soit pour attaquer, soit pour se fortifier mutuellement quand elles avaient affaire à des forces supérieures. Aussi les chouans étaient-ils entièrement maîtres du pays, des routes, des vivres et des points les plus importants. Par eux les convois étaient enlevés ; les caisses, les armes, les dépêches, tout tombait entre leurs mains ; rien ne pouvait arriver à Châteaubriant ni en sortir ; pendant six mois, cette ville ne put communiquer avec Nantes et les autres grandes villes. Malheur à qui osait porter la cocarde tricolore ! tout partisan avoué de la République, qui sortait sans être accompagné d'une forte escorte, devait trembler pour ses jours. La terreur qu'ils inspiraient était telle, qu'il n'y eut plus d'administration possible dans la plupart des communes de ce district ; maires et juges de paix durent chercher leur salut dans la fuite, tandis qu'eux-mêmes ne craignaient pas de venir festoyer dans les faubourgs de Châteaubriant, et braver presque sous leurs remparts les patriotes qu'ils pillaient et désarmaient sans résistance !

Telle fut la chouannerie de 1794 à 1800 et au-delà. Mais plus tard, elle prit un caractère bien marqué de dégénérescence.

Quoique le tableau qui précède soit en tous points d'une vérité rigoureusement historique, nous allons reprendre un à un les traits avec lesquels nous l'avons composé, afin de donner, s'il se peut, une couleur plus vive et plus locale à notre récit.

Aussitôt après la défaite de Savenay, la chouannerie s'organisa vigoureusement dans le Bas-Maine, le Bas-Anjou et nos pays de Haute-Bretagne, sous la direction de M. de Scepeaux. Le recrutement et le départ de 1.500 jeunes gens pour la frontière vint lui donner plus de force par la désertion d'une foule de jeunes paysans qui préféraient se battre dans leur pays plutôt que d'aller mourir au loin pour le service d'une cause qu'ils abhorraient.







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