Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre II (suite)




Il n'est pas si difficile d'expliquer cette brusque retraite des protestants qui ressemble assez à une fuite ; retraite que le sieur de Crevain se torture à expliquer par des raisons inadmissibles. L'établissement des protestans dans la chapelle du bourg n'aura été qu'une usurpation, « comme en ce temps-là on usurpait de tels lieux abandonnés ou de peu d'usage, quand les seigneurs étaient puissants dans le pays, ainsi que nous l'avons vu pour la Roche-Bernard, Blain, Nort, etc. » Cet aveu naïf de l'auteur des mémoires pourrait nous dispenser de tout autre commentaire. Tout porte donc à croire que les catholiques de Sion n'auront pas tardé à se soulever et à revendiquer ce qui était leur propriété incontestable. D'un autre côté, à quels troubles, à quelles violences ne devaient pas donner lieu l'exercice de deux cultes différents en des temples qui se touchaient ? En voici un exemple, que nous ne savons à quelle année rapporter; mais il est consigné dans les archives paroissiales et s'est fidèlement transmis de bouche en bouche jusqu'à nos jours.

Un jour de Fête-Dieu, au moment où la procession déployait ses rangs, le seigneur de Sion survenant avec sa voiture, lança ses chevaux au galop à travers les rangs, sans respect pour le Saint-Sacrement et au risque de blesser et de tuer bien du monde. Le curé lui fit barrer le chemin avec la croix et la bannière ; la voiture fut renversée par le peuple, et le seigneur humilié en fut quitte pour quelques contusions. Il tenta dit-on, un procès que ses vassaux gagnèrent contre lui.

Quoiqu'il en soit, il fallut abandonner la chapelle usurpée, et aller chercher dans l'enceinte du château de la Roche un asyle plus sûr et moins contesté. Ce qu'il y a de certain, c'est que, d'après le registre de Sion, « il ne paraît pas qu'en douse ans durant, les baptêmes et les mariages se soient fait à Sion, mais en d'autres lieux près ou loin, tout autour de Sion, comme à Bain, à la Roche, à Chamballan, à Rosambonet, en Nozay, au château de Saint-Mars-la-Jaille, etc. (page 128.) »

Chassé de la chapele catholique, le seigneur de Sion ne se tint pas pour battu : l'auditoire, où se rendait la justice, lui appartenant, devint le lieu ordinaire des assemblées huguenotes, ainsi que le porte leur factum et leur tradition. (Page 129.)

Ce que nous avons dit de René de la Chapelle nous a montré le caractère violent de cet homme, vrai pillier de la réforme à ses débuts. les affronts qu'il reçut plus d'une fois dela part de ses vassaux catholiques l'exaspérèrent au point qu'il ne mit plus de bornes à ses vengeances. C'était en 1562 : les religieux cordeliers habitaient alors le couvent de Saint-Martin, dans la forêt de Teillay. De ce monastère au château de la Roche-Giffard, il n'y avait malheureusement pas loin, René de la Chapelle était, comme on le pense, un redoutable voisin pour les bons Pères. Tout faisait craindre une méchante entreprise de sa part; ces craintes ne tardèrent pas à devenir une horrible réalité.

La maison de Saint-Martin fut tout-à-coup envahie par les huguenots : le seigneur de la Roche marchait à leur tête. Heureusement que, prévenus à temps, presque tous les frères avaient eu le temps de se sauver, lorsque les enemis de Dieu et de son Église entrèrent dans le couvent. Mais il en était resté deux : le gardien (1) et un frère laïque. Le gardien se nommait le P. Drouadeyne. C'était un homme vénérable, très-exact observteur de la règle et remarquable par son érudition. Son compagnon s'appelait François Butault. Les huguenots assaillirent avec fureur le couvent et ces deux pauvres moines. Le P. Drouadeyne fut cruellement massacré. Un supplice plus affreux attendait le F. Butault. Les hérétiques le jetèrent, dit-on, sur des charbons ardents, puis ils l'achevèrent à coup de fusils. Après avoir commis ces horribles meutres, ces furieux se répandirent dans tout le monatère, pillant et enlevant tout ce qu'ils purent emporter, et, avant de regagner la Roche, ils livrèrent les batiments aux flammes.

Cependant les cordeliers parvinrent à relever leur couvent de ses ruines ; mais René de la Chapelle vivait toujours, et il était plus que jamais la terreur du pays. Trois ans après le drame sanglant que nous venons de décrire, c'est-à-dire en 1565 ; il reparut avec ses infâmes sicaires devant le couvent restauré. Le P. Jean Tissier était alors gardien du monastère ; c'était un religieux très-recommandable par ses vertus. Dieu voulut couronner par le martyr une vie écoulée dans l'observation de ses commandements. Les huguenots pénétrèrent de nouveau dans le couvent. Comme la première fois, le Père gardien était resté seul. A quoi bon sacrifier inutilement ses frères ? Il les avait forcé à prendre la fuite, pour lui à l'exemple de son saint prédécesseur, il attendait tranquillement ses ennemis. Son courage et sa foi reçurent leur céleste couronne ; ces frénétiques le massacrèrent, et, pour compléter leur forfait, ils jetèrent son corps dans un puits. Le couvent fut encore une fois pillé, encore une fois livré aux flammes. Le martyrologue franciscain, dit M. Tresvaux, fait, au 1er août , la mémoire de ces trois religieux (2).

Dans ce poétique vallon de Saint-Martin, si doucement ombragé et si fraîchement arrosé, il ne reste plus que quelques ruines insignifiantes de l'antique demeure des Frères de Saint-François ; les vandales de 93 ont achevé l'oeuvre de leur devanciers les huguenots du XVIème siècle ; mais les ombres des trois martyrs de Teillays planent encore sur ces ruines désertes et continuent d'affermir par leurs prières la foi qu'ls ont scellée de leur sang.

Cependant, la cour cherchait par divers édits à éloigner les causes des conflits et à calmer l'irritation des deux partis ; mais les dissidents n'en tenaient guère compte. Les calvinistes, dit Travers, étant en grand nombre à Châteaubriant, osèrent y tenir le prêche ; c'était une contravention à l'édit de janvier 1562 et à celui de mars 1565, qui avaient excepté les villes clôses et qui n'accordaient le prêche public qu'aux seigneurs hauts-justiciers.

Anne de Montmorency, connétable de France, gouverneur de Nantes, baron de Châteaubriant, afin de contenir les habitants, fit mettre une grosse garnison dans cette ville, capitale du pays de la Mée ; elle ne tarda pas à peser beaucoup sur les habitants ; ils prièrent le connétable de les en faire décharger. (Trav., II, p. 382.)

Ne soyons pas surpris, lorsque Travers nous apprend qu'il y avait grand nombre de protestants à Châteaubriant. L'abbé Travers fut vicaire de la paroisse de Soudan, et, pendant ce temps, il eut toute facilité pour connaître la vérité ; d'ailleurs, les petits seigneurs, les bourgeois anoblis étaient très-nombreux dans ce pays ; par conséquent, ils devaient avoir dans la ville un grand nombre de leurs créatures, procureur fiscaux, notaires, sergents, tenanciers, etc., qui suivirent leur exemple. Aussi avaient-ils, près du cimetière catholique, un cimetière particulier qui, jusqu'à ces derniers temps, a retenu le nom de Huguenotier (3). Quant au lieu où ils tenaient leurs assemblées, la tradition n'a pu nous l'apprendre (4).







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