Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre V (suite)




Je sais bien qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux le langage essentiellement diplomatique de la duchesse Anne dans cette circonstance ; dans ces lettres ducales, - qui étaient de véritables lettres de pardon accordées à Rieux et à ses partisans, - il n'est question que d'approbation, de ratification de quittance ; les actes les plus rebelles dans la forme sont excusés par la pureté présumée de l'intention. Néanmoins, on doit avouer, toujours avec M. de la Borderie, que Mme de Châteaubriant, constante alliée du maréchal de Rieux, fut « une femme parfaite d'ailleurs en tous genre de distinction (1). » La jeune duchesse avait donc bonne grâce à traiter honorablement et même affectueusement la gouvernante que lui avait choisie le dernier duc son père.

Ici se termine le rôle politique joué dans les affaires de Bretagne par Françoise de Dinan. Quoi qu'âgée de près de soixante ans elle ne laissa pas de se remarier, vers 1495, avec un simple écuyer picard, nommé Jean de Proisy. Cette singulière union d'une comtesse douairière de Laval, baronne de Châteaubriant, avec un gentilhomme inconnu, demeura toutefois secrète, car la duchesse Anne, ayant droit d'empêcher les mésalliances des grands seigneurs de son duché, eût probablement rompu le mariage de sa parente, si elle en avait eu connaissance.

Elle ne l'apprit, comme le public, qu'à la mort de Mme de Laval, et vint à Châteaubriant peu de temps avant cette mort, en 1498, au mois d'octobre, étant alors reine de France. La bonne duchesse, dont le cœur fut toujours si prompt à secourir le pauvre peuple, avait déjà donné aux habitants de notre ville des témoignages de son affection ; car, en 1490, elle avait fait remise de l'impôt des fouages aux paroissiens de Saint-Jean-de-Béré, à cause de leurs « grands pauvretés, dépopulations, brullement de maisons et indigences de bien, » suite inévitable des guerres qui avaient récemment eu cours en Bretagne (2).

Châteaubriant doit conserver avec amour et reconnaissance ce souvenir d'une princesse, dont le nom est resté si justement populaire et vénéré depuis bientôt quatre siècle en Bretagne.

Le dernier jour de décembre 1499, Françoise de Dinan fit son testament. « Elle choisit sa sépulture, dit le P. du Paz, au chœur de l'église des Frères prêcheurs de Nantes, auxquels elle légua deux cents livres monnaye de rente sur le lieu, fief et seigneurie des Huguetières, en Raiz, pour la fondation et dotation d'une messe ô notes par chacun jour de l'an à perpétuité, de l'office et selon le temps comme escherra, à son intention et pour son défunt mari, Guy de Laval, pour ses père et mère et amis, et pour Jean de Proësi, escuyer, natif de Picardie, qu'elle confesse et cognoit être son vrai époux et mari, et déclare que quatre ans avaient ja passés qu'ils étaient mariés ensemble ; et pour cela veut et ordonne qu'il jouisse paisiblement et sans contredit de la moitié de tous et chacuns ses biens meubles et autres choses réputées pour meubles. Et outre, lui donne sa maison de Nantes appelée la maison de Châteaubrient, avec ses cours, jardins et appartenances, et deux mille livres de rente à sa vie durant et par usufruit sur la terre et seigneurie de Vioreau. Outre, elle ordonne six mille messes être dites à son intention (3).

Ajoutant encore à ce testament, la dame de Châteaubriant ordonna dans un codicille, qu'on donnât, après sa mort, cinquante livres aux pauvres pendant cinquante jours, et qu'on fît à Laval la fondation d'un couvent de Jacobins (4).

Trois jours après avoir fait ce testament, véritable monument de sa piété et de sa charité, Françoise de Dinan, dame de Châteaubriant, rendit son âme à Dieu, le 3 janvier 1500 (5) et son corps fut solennellement inhumé dans le chœur des Dominicains de Nantes, comme elle l'avait demandé ; ses dépouilles y furent réunies à celles d'Isabeau de Bretagne, première femme du comte de Laval, son mari, dont le tombeau occupait cette église.

François de Laval, baron de Châteaubriant, ne survécut pas longtemps à sa mère. Il avait épousé Françoise de Rieux, fille du célèbre maréchal de Rieux et de Françoise Raguenel, dite de Malestroit ; c'était une très-riche héritière qui apporta une immense fortune au seigneur de Châteaubriant (6). De cette union naquirent deux enfants : Jean, dont nous nous occuperons dans le chapitre suivant, et Pierre. Ce Pierre de Laval, né le 11 février 1494, fut seigneur de Montafilant et de Beaumanoir, et épousa Françoise Tournemine, fille du baron de la Hunaudaye, seigneur de Sion et de Saffré ; mais il n'eut point d'enfants de ce mariage, et mourut en 1524, âgé seulement de trente ans. Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-François de Dinan, en la chapelle fondée par les sires de Montafilant.

François de Laval, baron de Châteaubriant, semble avoir été un personnage assez important et même un guerrier courageux, mais son rôle dans les affaires de son pays fut continuellement éclipsé, comme nous l'avons pu voir, par la conduite plus signalée de son beau-père, le maréchal de Rieux, et de sa mère, Françoise de Dinan. Aussi avons-nous toujours vu le seigneur de Châteaubriant se mêler aux intrigues de ces deux personnages et se laisser, la plupart du temps, guider par eux en matière politique. Quoi qu'il portât, d'ailleurs, depuis la mort de son père, le titre de baron de Châteaubriant, François de Laval n'avait pas néanmoins la jouissance de cette seigneurie, que garda toujours sa mère, et il en résulte que la vie de ce baron offre moins d'intérêt par là même pour nous.

L'histoire est du reste assez brève sur son compte, et nous avons dit de lui tout ce que nous en savions. Ajoutons seulement, en terminant ce chapitre, que François de Laval mourut à Amboise, où il occupait probablement quelque poste à la cour de la reine-duchesse, le 5 janvier 1503. Son corps fut apporté à Châteaubriant, dit du Paz, et inhumé dans l'église conventuelle de la Trinité, le 18 du même mois. Sa veuve, Françoise de Rieux, lui survécut vingt-neuf ans, « vivant vertueusement et religieusement, et exerçant les œuvres de miséricorde envers les pauvres. » Elle fit le voyage de Rome à la fin de 1502, accompagnée de quarante prêtres, pour satisfaire sa piété, et mourut, très-âgée, au château de Châteaubriant, le 30 octobre 1532. Son corps fut inhumé près de celui de son mari, dans le chœur de l'église conventuelle de la Trinité (7).

Ainsi se termine l'histoire de Françoise de Dinan et de son fils François de Laval. Cette dame de Châteaubriant est très-certainement une des plus intéressante figure que nous présente l'histoire de Bretagne au XVe siècle. La grandeur de son caractère, quoique amoindrie par quelques faiblesses et par trop d'ambition peut-être, frappe cependant tous ceux qui l'étudient. On oublie d'ailleurs facilement le trop long rôle que joua, dans les factions qui désolaient son pays, cette femme si remarquable à tous égards, pour ne voir en elle que l'infortunée fiancée du prince Gilles de Bretagne, la riche et puissante comtesse de Laval, la pieuse baronne de Châteaubriant et la gouvernante enfin de cette bonne princesse Anne, qui devint une illustre reine tout en demeurant notre bien-aimée duchesse.







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