Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse



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Chapitre I (suite)




A l'époque où nous nous trouvons, le grand élan des croisades venait d'être donné par Urbain II et par Pierre Lhermite : le Souverain Pontife vint jusqu'à Angers prêcher la guerre sainte ; Robert d'Arbrissel l'aida de tout l'éclat de son éloquence et Alain Fergent, duc de Bretagne, prit la croix. Le seigneur de Châteaubriant suivit le bel exemple donné par son suzerain et partit pour la terre sainte, accompagné de son fils Brient (1), après avoir, semble-t-il, confié l'administration de ses terres à son frère Téher ou Téhaid. Nous n'avons malheureusement point de détails sur le rôle que jouèrent les croisés bretons pendant ce premier voyage de Palestine ; il semble probable que Geoffroy Ier, parti de Châteaubriant en 1096, revint en France vers 1101 avec le duc de Bretagne.

Cependant, de tristes événements signalaient l'absence du seigneur de Châteaubriant. Les moines de Redon convoitaient toujours le prieuré de Béré et ne se regardaient point comme vaincus, quoiqu'un synode tenu à Bordeaux eût confirmé la sentence de l'évêque de Nantes en faveur de Marmoutiers. Profitant de l'absence de Geoffroy, l'abbé de Redon changea de batteries et se rendit à Châteaubriant. Il parvint à y gagner la confiance de Téhaid, et n'osant plus réclamer ouvertement Béré, il proposa à ce seigneur de lui acheter ce monastère avec ses dépendances. Mais sur les entrefaites, et au moment oł Téhaid allait avoir la faiblesse de consentir à ce honteux marché, arriva Barthélemy, abbé de Marmoutiers, qui força l'abbé de Redon à regagner son couvent, et pria Téhaid de rentrer dans son château ; puis voyant l'obstination des moines de Redon, il voulut que l'affaire fût jugée à Rome ; ce qui eut lieu. Malheureusement l'abbé de Redon, condamné par le Souverain-Pontife, n'eut pas le courage de se soumettre à cette sentence définitive ; il ne quitta plus guère Châteaubriant, où Téhaid le protégeait hautement. Ce fut en vain qu'il y reçut ordre de se rendre lui-même à Rome pour justifier sa conduite ; ce fut en vain que les évêques de Nantes et de Vannes vinrent l'y trouver, essayant de l'amener, ainsi que Téhaid, à de meilleurs sentiments, rien ne put troubler la fatale sécurité des deux coupables. Ces évêques prévinrent alors le seigneur de Châteaubriant que le Pape allait l'excommunier, s'il ne rendait immédiatement aux moines de Marmoutiers le prieuré de Béré qu'occupait frauduleusement l'abbé de Redon. A cette menace, Téhaid ouvrit enfin les yeux, et tout effrayé, courut s'adresser au moine rebelle ; mais cet indigne abbé parvint bientôt à calmer ses terreurs, et lui promit d'aller à Rome pour empêcher la redoutable fulmination.

Il n'en fit rien, et ne rendit point Béré. Tout-à-coup, quelque temps après, arrive à Châteaubriant Jean, moine de Marmoutiers ; il apportait la terrible sentence. Il se dirige vers le château et y trouve l'évêque de Nantes et l'abbé de Redon, en compagnie de Téhaid et d'une foule de gens distingués ; alors le moine lit publiquement la condamnation de l'abbé de Redon portée par le Pape, et l'excommunication lancée contre Téhaid. Aussitôt ce seigneur éclate en violents reproches contre l'abbé de Redon et le chasse immédiatement de Châteaubriant, puis il s'empresse d'implorer le pardon de sa lâcheté. Il obtient la levée de l'excommunication portée contre lui, et les moines de Marmoutiers rentrent encore une fois victorieux dans leur monastère de Béré.

Il y avait trop longtemps que cette déplorable affaire attristait les coeurs vraiment chrétiens ; Dieu suscita pour la terminer Gérard, évêque d'Angoulême et légat du Saint-Siège, qui vint à Nantes présider un concile (2). Dans cette assemblée, les moines de Redon renoncèrent à toutes leurs prétentions. Sur Béré, et ceux de Marmoutiers leur cédèrent toute la partie de l'île d'Her qui dépendait du prieuré de Donges. En témoignage de cette convention, les religieux de Marmoutiers donnèrent à leurs frères de Redon un ornement ou chapelle de prêtre du prix de 20 livres. Puis l'abbé de Saint-Martin envoya quelques-uns de ses moines, parmi lesquels se trouvait Hamelin, prieur de Béré, à l'abbaye de Saint-Sauveur de Redon, où cet accord fut solennellement confirmé, en présence du bienheureux Robert d'Arbrissel. Après quoi, il fut de nouveau confirmé à Marmoutiers, devant l'abbé de Redon et quelques-uns de ses religieux, venus précisément pour cet objet (3). Ainsi se termina ce long procès de Béré que nous ne pouvons guères juger convenablement aujourd'hui je le répète, avec le peu de documents qui nous restent de cette époque et avec nos idées modernes.

Revenons maintenant à Geoffroy I, dit Goscho, dont il ne nous reste plus que quelques mots à dire. De retour de la croisade, ce seigneur se ressentit, paraît-il, des fatigues inséparables d'une expédition si lointaine, et il quitta de nouveau Châteaubriant pour aller dans le midi de la France consulter des médecins et demander la santé au ciel si doux de cette contrée. Il n'y trouva point toutefois la guérison qu'il cherchait, et mourut en Gascogne, l'an 1114. Son corps fut apporté à Châteaubriant et enseveli dans l'église de Béré ; sur sa tombe, depuis longtemps détruite, on grava l'épitaphe suivante :

« lngenio, specie, re robore, moribus, ortu
Clarus, formosus, dives, fortis, generosus,
Proconsul Goscho, proconsulis alta propago,
Sumptibus hanc sedem propriis fundavit et aedem.
Wasconiar medicos, illic moriturus, adivit ;
Unde relatus humo sua reddens hic requiescit.
Julius in lucem decumam cum tolleret axem ;
Quarto cum decimo, centum cum mille, peractis
Annis, post Verbum carnet de Virgine factum (4). »

Après la mort de Geoffroy I, son fils Brient II devint seigneur de Châteaubriant, mais son gouvernement fut très-court. Du vivant de son père, il parut à la cour du duc de Bretagne, à Quimperlé, en 1107, et même, selon D. Lobineau, au concile de Nantes, dont nous avons parlé. Devenu baron, il dut repousser, les armes à la main, Foulques, comte d'Anjou, qui ravageait ses domaines (5) ; peut-être fût-ce même dans cette guerre qu'il reçut une blessure mortelle. Toujours est-il qu'il mourut des suites d'un combat, et cruel fut enterré à Béré, comme nous l'apprend l'épitaphe suivante, composée par les moines de Saint-Sauveur :

« Egregius princeps Gaufridi principis haeres,
Militiae splendor, procerum decus, horror in postes,
Pertulit ob patriam lethale Brientius istam
Vulnus, et hic jacuit prima luce luge decembris :
Sexto cum decimo centum cum mille peractis
Annis post Verbum carnet de Virgine factum.
Se nimis errasse, se multa dolents patraque
Confessus flevit, flens pro veniaque rogavit.
Ergo precamur, ei pietas et gracia Christi
Subveniat melius quam tiro vol gradins (6). »

Comme on le voit, cette épitaphe témoigne de la vie orageuse que mena Brient II dans les camps, mais elle nous apprend en même temps la mort édifiante de ce seigneur. Le Cartulaire de Béré contient, à la suite des vers qui précèdent, la note assez curieuse que voici : « Brient mourut en 1116, et l'année suivante s'éleva une grande tempête, la veille de Noël (7). » Tous les historiens de Bretagne mentionnent, en effet, le terrible ouragan qui désola à cette époque le comté nantais, et qui sévit particulièrement, semble-t-il, aux environs de Châteaubriant.







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